I.r. MARQUIS DE LA FAYETTE Al COMTE DE MIRABEAU
Jeudis octobre 1789. — Voulez-vous bien vous dépêcher d'aller à l'assemblée pour que l'on ne mette pas de sottises dans le procès-verbal? — Que diriez-vous si M. Necker menaçait de s'en aller dans le cas où Mirabeau arriverait? Pcnscz-y. Je vous ferai demander un moment pendant l'assemblée, et j'irai chez vous en en sortant. Confiance réciproque et amitié : voilà ce que je donne et espère.
M. TALON au comte de la marck.
Jeudi 29 octobre 1789. — J'ai reçu hier fort tard un billet de La Fayette, qui m'engageait à faire continuer la surveillance. Il me paraît mécontent du Genevois % car il m'annonce positivement que la roue tournera aujourd'hui : il en a vu la nécessité par une petite feuille que je lui ai envoyée ce matin, résultat de la nuit. J'ai supposé que le petit mot vif qu'il m'a écrit à minuit était le produit de sa conférence avec Mirabeau. Je lui ai fait sentir ce matin , ainsi qu'au garde des sceaux , qu'il fallait enfin terminer , et ouvrir la porte au seul homme qui peut seul les rendre maître de leur appartement 2.
Je passerai chez vous à cinq heures précises, et c'est avec bien du plaisir que j'accepte l'offre aimable que vous me faites. De mon côté, mon amitié et ma confiance sont aussi vraies que mon dévouement est absolu ; sentiments que je vous ai consacrés pour la vie.
M. TALON AU COMTE DE LA MARCK
Vendredi 50 octobre 1789. — Avez-vous été content de La Fayette? Je n'en doute pas. Sémonville l'a vu tous ces jours-ci , et lui a fait sentir la nécessité de prendre enfin un parti. Sémonville a été voir certain prélat 5, et il a pris les mêmes notions que vous. Nous sommes convenus hier de l'emploi de la surveillance, mais comme il faut se voir, je vous propose, et j'espère que votre amitié ne s'y refusera pas, de venir diner avec moi , dimanche. Nous ferons un quatuor, vous, Mirabeau et Sémonville. Je saurai bien sûrement quelles sont les dernières intentions du père Necker.
1 M. Necker.
2 Le comte de Mirabeau, qui seul peut les rendre maîtres du ministère. 5 Le prélat est toujours le garde des sceaux.
Voulez-vous vous charger d'avertir notre comte? Je crois très-important que nous puissions causer et arrêter nos idées.
Tout à vous pour la vie.
LE COMTE DE UIII IDEAC AU COMTE DE I v 9URCK.
Mardi soir 3 novembre 1789. — Il est prouvé, mon cher comte, que Le Pelletier a été soufflé, endoctriné, soldé, etc., etc., par le garde des sceaux, qui sera très-compromis dans cette affaire. (Ce Le Pelletier est l'auteur du Domine salvum.) Comprenez d'après cela la confiance que je puis avoir dans ce maître Gonin. Voyez La Fayette, je vous en prie. Dites-lui que vous ne concevez pas ma honhomie , qu'il m'a désarmé, et ne m'a pas donné un seul gage, que vous craignez que la perfidie des autres ne le compromette et le réveille, etc., etc., etc. Je vous assure que cette démarche me fera grand bien, ne fût-ce qu'en vous mettant à même de découvrir ce que cet homme a dans l'âme.
LB COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIHvBlAl.
Mercredi 4 novembre 1789. — Je sors de chez La Fayette. Il est onze heures, et j'y étais depuis neuf. Vous sentez qu'il me faut du temps pour que vous sachiez tout ce qui s'est dit. — Une conversation dans la chambre ici à côté serait trop longue, et peut-être trop marquante. Je dînerai chez moi, si vous voulez y venir : nous serons absolument seuls. La Fayette vous verra ce soir à neuf heures, et m'a demandé d'être chez lui demain matin à huit.
J'attends votre réponse, car je voudrais aller aux nouvelles des Pays-Bas.
Ce billet était écrit pendant une séance de l'assemblée.
M. TALON M COMTE DE LA MARCK
Jeudi o novembre 1789. — Je rentre à l'instant, et suis bien lâché de vous avoir manqué. Je pars pour aller chez La Fayette; nous allons faire l'impossible pour le déterminer. Les projets sont dirigés contre Mirabeau et contre lui. J'ai reçu un billet de Mirabeau, qui me demande de lui envoyer quelqu'un, dont il a si mal écrit le nom qu'il a fallu chercher à le deviner. Je crois que c'est M. Doumerc. Je ne le connais pas, mais je viens d'écrire au procureur du roi , pour lui dire d'envoyer chez lui , et lui faire dire qu'il se rende demain de très-bonne heure chez le comte.
Tout à vous pour la vie.
On forme, je le répète, une cabale terrible dans l'assemblée contre Mirabeau.
EE COMTE !»»■: IHIRABEA1I AV COMTE DE E\ MlltCh
Jeudi h' novembre 1789. — Vous avez vu l'homme tel qu'il est, également incapable de manquer de foi, et de tenir parole ad tempus; d'ailleurs impuissant, à moins d'une explosion, où il pourrait et, à un certain point, voudrait tout. D'abord il parlait peu. Puis, quand je lui ai montré que j'en savais au moins autant que lui, il s'est hâté de tout dire. — Très-net, et même délicat sur les besoins et la nécessité de parer aux éclats. J'ai consenti sous ce rapport. — Tout à cet égard offert, et facile, et sans bornes. — On veut faire promettre par écrit une ambassade. — Souvenez-vous que non, non, non; c'est donner et refuser, je ne m'en départirai pas. La bombe de mes ennemis doit éclater lundi, ainsi tâchez d'avoir fini quelque chose pour lundi. Diteslui que vous êtes fort pressant sur cela , parce que vous savez que je recule toujours, et suis aux abois. Dites-lui de demander à Necker de me répondre, sous peine de voir mettre sous les yeux du roi mes assertions non démenties. Au reste, si la caisse ne donne pas un écu lundi, et que demain ces messieurs soient obligés d'accepter ou de refuser le droit de s'asseoir parmi nous, je ne sais plus quel miracle les ferait vivre... Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que toute la verve de l'imagination, ou les élans de la sensibilité toujours trop mobile. — Vu le et me ama.
Il prend visiblement, chaque jour, plus de confiance en vous.
Tout ce billet concerne les relations de Mirabeau avec La Fayette, quoique celui-ci n'y soit pas nomme. — Cette phrase : « An reste, si la caisse ne donne « pas un écu lundi, et que ces messieurs soient obligés d'accepter ou de refuser « le droit de s'asseoir parmi nous, etc., etc., » se rapporte aux ministres. Le vendredi, G novembre, Mirabeau lit a l'Assemblée nationale une motion en trois articles, dont un avait pour but défaire décréter queles ministres du roi seraient présents aux délibérations de rassemblée.
LE COMTE Dli MIHA1!! Al AU COMTE DE IV «ARt'K.
Vendredi G novembre 1789. — Avant-hier il était furieux contre les ministres; hier il n'élait pus rentré à minuit \ Les mi-
1 C'est de M. de La Fayette qu'il est question.
nistres avaient eu un comité chez lui. Il est impossible d'être plus complètement joué qu'il né l'est. Vous le voyez ce matin. Servez-vous de ma bataille gagnée hier contre les ministres pour la Provence, et, sans vous expliquer, de la grande bataille dont je commence aujourd'hui la première attaque , par une simple évolution de tactique. Dites-lui que maintenant il ne lui reste de ressource qu'un ministère de première force, et où il ne se glisse pas la moindre tolérance ; qu'il faut que ce ministère reçoive la commotion du renvoi de Necker; que si je lui en présente un, dont il alloue les talents et la consistance, et qui prenne cet engagement, il doit me donner carte blanche pour la composition ; que c'est dès lundi que le ministère n'aura pas un écu , et dès mercredi que l'explosion commencera ; que pouvant, grâce à ma fidélité individuelle , se donner le mérite de la présentation d'un tel ministère, il faut qu'il se garde d'oublier qu'au jour de
la bagarre, ce ministère pourrait bien arriver sans lui , etc. , etc
Je vous dirai le reste de bouche, cher comte. Si, de la main à la main , on pouvait avoir un secours un peu considérable, qui sauvât de tout chat aux jambes subalterne , et même la grande place à refuser, je croirais la partie sûre. Elle a marché, depuis hier matin , à pas de géant. Convenons de notre itinéraire, et voyons-nous plusieurs fois aujourd'hui. De bonne heure aux États l.
1 Le jeudi, 5 novembre 1780, Mirabeau dénonça à l'Assemblée nationale les procédure- du grand préyot de Marseille comme contraires aux. décrets rendus sur la réforme de la jurisprudencccriminelle, et, sur la proposition de Mirabeau, on rendit mi décret qui ordonnait au garde des sceaux et aux secrétaires d'Etat de prouver que les dispositions provisoires de l'assemblée, relativement à la procédure criminelle, avaient été communiquées aux tribunaux que 'cela concernait. — En attendant, il ('tait sursis à l'exécution des arrêts des cours pré votai es. — C'est là la bataille gagnée contre les ministres, dont Mirabeau parle dans son billet.
Le li novembre, jour même où ce billet fut écrit, .Mirabeau fit à l'assemblée une motion concernant : 1° la disette du numéraire; 2° la dette publique et rétablissement d'une caisse nationale ; 5° l'admission des ministres dans l'assemblée. — Les deux premiers points de celle motion étaient dirigés contre M. Necker et l'incapacité que Mirabeau lui attribuait en matière de finances. — Quant à celui qui concernait l'admission des ministres dans l'assemblée, et dont le principe était en soi d'une grande sagesse, on crut y voir (et on ne se trompait pas) que Mirabeau se préparai! par là l'entrée au ministère. — Aussi, dans la discussion, M. I.anjuinais s'écria : « Un « génie éloquent vous entraîne et vous subjugue, et que ne ferait-il pas s'il était miu nistre! » — Cette apostrophe fut applaudie. — Le député Blin, entrant dans les mêmes Mies, présenta l'admission des ministres comme dangereuse pour les délibérations cl comme favorisant l'ambition des députés qui porteraient leurs vues jusqu'au ministère. Il cita une opinion dans le même sens, émise à une autre occasion par Mirabeau, et le mit ainsi en opposition avec lui-même. Il proposa de décréter :