‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 13 sur 38 · LE COMTE DE I> V II MU K AU COMTE DE M1RABE M · texte numérisé non relu

LE COMTE DE I> V II MU K AU COMTE DE M1RABE M

Mardi à deux heures, 10 novembre 4789. — J'ai écrit à La Fayette, pour être assuré de le voir ce soir vers neuf heures. Si vous devez y aller, que ce soit un peu plus lard, et arrivez indépendamment de moi.

Voici cependant de quelle manière je me dispose à lui parler :

L'archevêque a désiré, avec chaleur en apparence, votre coalition avec La Fayette. Elle a eu lieu; dès lors, non-seulement rien ne devait se faire que de concert avec vous trois, mais aussi il devait avertir de ses observations sur les vues des autres ministres.

Dans ce temps-là, La Fayette avait une puissance contre-balancée par rien.

Alors les ministres individuellement étaient sans forces. Le seul Neckcr n'avait plus d'appui que dans les opinions des provinces.

Donc, rien n'était plus facile à votre coalition que la démolilion prompte, mais non tout d'un coup, de ce ministère incapable autant que désuni.

La Fayette a perdu peut-être du temps.

L'archevêque probablement a varié dans sa marche; où en sommes-nous?

Je suppose que les ministres, effrayés du pouvoir que La Fayette avait acquis par la peur du roi et de la reine, ont cherché à lui opposer une difficulté dangereuse.

Ne se seront-ils pas engagés à rester tous ensemble, ou bien à quitter tous à la fois?

Us ont facilement jugé qu'on redouterait cette commotion.

« Qu'aucun 'membre de l'assemblée ne pourra dorénavant passer au ministère pen- « danl tonte la durée delà session. « Toul le talent de Mirabeau oe put empêcher celte proposition d'être transformée en loi clans la séance du lendemain, 7 novembre. Au moment «lu \ote, il proposa un amendement dans les termes suivants :

« Voici donc, messieurs, l'amendement que je vous propose : c'est de borner l'ex- « clusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée « d'Aix.

« Je me croirai fort heureux si, au prix de mon exclusion, je puis conserver à celle « assemblée l'espérance de voir plusieurs. membres, dignes de toute ma confiance et « de tout mon respect, devenir les conseillers intimes de la nation et du roi, que je « ne cesserai de regarder comme indivisibles. »

Son ironie échoua comme son éloquence: la loi fut adoptée, et l'amendement rejeté.

Si cela est, La Fayette est joué, l'archevêque est infidèle.

Que faut-il faire? C'est à vous, mon cher comte, à indiquer le plan de campagne. J'entreprends d'animer La Fayette, de l'effrayer, par la perte totale de sa gloire, de lui donner toute confiance en vous.

Mais dans quelle terre allez-vous avoir à semer? — Aimezvous mieux attendre? — Si mes moyens particuliers vous en offrent quelques facilites de plus, sachez encore une fois que je suis tout à vous.

Il est bien certain que si La Fayette est indécis et perd encore du temps, il deviendra à rien. Les ministres, pour être coalisés, n'en seront pas plus capables; ils nous conduiront au bord du précipice, et nous y tomberons avec fracas. Est-ce là le seul espoir qu'il y ait de voir recourir à votre talent? — C'est à lui que je suis dévoué, et à vous que je suis tendrement (c'est-à-dire pour moi), fidèlement attaché.

Mes inquiétudes redoublent pour le malheureux secrétaire.

Ce billet fut écrit trois jours après le décret du 7 novembre qui interdisait l'entrée du ministère aux membres de l'assemblée, et qui ainsi mettait fin a l'espoir que Mirabeau avait eu d'y entrer. — L'archevêque dont il est fait mention est celui de Bordeaux, M. Champion de Cicé, alors garde des sceaux, que le comte de La Marck accuse d'avoir joué et La Fayette et Mirabeau dans la négociation qu'il suivait avec eux depuis un mois, et qui devait amener ce dernier au ministère. Le décret du 7 novembre changeait complètement la situation de Mirabeau : le comte de La Marck lui propose d'attendre, et lui en fournit les moyens en offrant de continuer à lui prêter de l'argent.

Le malheureux secrétaire dont il est question dans le post-scriptum était M. Comps, secrétaire de Mirabeau, qui était dans la terreur d'être mis à la lanterne pour avoir copié le mémoire que Mirabeau avait fait remettre le 15 octobre à Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Dans sa frayeur, Comps avait voulu aller donner connaissance de cet écrit à l'Assemblée nationale, espérant alors s'en faire un mérite. C'est ce qui résulterait d'une note que nous trouvons écrite par le comte de La Marck.

LE COMTE DE MIRABEAU AU MARQUIS DE LA FAYETTE

Mardi 1er décembre 1780. — M. de Sémonville m'a fait un récit de votre conversation relativement à moi, monsieur le marquis; il en résulte 1° que vous croyez mes dispositions et mes rapports changés envers vous ; 2° que vous me supposez d'autres liaisons politiques; 5° que vous me donnez un avertissement Irès-enigmatiquc auquel je n'ai rien compris.

Quant aux rapports, monsieur le marquis, vous seul pouvez

savoir ce qui en est, et j'accepte votre réponse quelle qu'elle soit. Pour mes dispositions, elles sont et elles seront, jusqu'à un tort dont je vous crois incapable, les mêmes pour vous. Fidélité et dévouement individuel; éloigncment absolu d'ailleurs d'un parti qui au fond n'existe pas, ou n'a de bases que des prétentions très-exagérées et des espérances tous les jours plus déraisonnables. Improbation profonde, mais en général tacite, de mesures inutiles si ce n'est périlleuses pour la chose publique, et dont l'irrésistible tendance nous porte vers un écueil où, à mon avis du moins, vous serez le premier brisé.

Vous me croyez d'autres liaisons politiques, monsieur le marquis, vous vous trompez. Je n'ai que des liaisons de causerie ou d'amitié. Les circonstances sont bien grandes, mais les hommes sont bien petits, et j'aperçois moins que jamais ceux avec qui je voudrais m'embarquer. Mais je ne vous vois plus. Non. Eh! qu'il me soit permis de vous le demander : n'ai-je pas dû ne plus vous voir, puisque ce n'est que d'aujourd'hui que vous vous apercevez que je ne vous vois plus, et que vous n'avez tenu aucun des engagements volontaires que vous aviez pris avec moi? Je vous dirai sans arrière-pensée, et avec la loyauté qui nous convient, que vous me paraissez me devoir quelque bienveillance pour l'embarras que je vous ai sauvé, en vous épargnant mes soucieuses observations (quand j'ai compris qu'elles étaient profondément inutiles), après avoir eu longtemps le courage de risquer de vous déplaire pour vous servir.

Vous voyez, M. le marquis, que mon langage n'est pas aussi changé que vous l'avez assuré à M. de Sémonville. Eh ! dans quel temps ne vous ai-je pas dit que l'étourdisseinent de votre position et la fatalité de votre indécision personnelle vous aveuglaient sur l'impossibilité de rendre permanent un état de choses que le sucecs seul peut absoudre? Dans quel temps, en rendant hommage à vos qualités, ne vous ai-je pas déclaré que votre goût pour les hommes médiocres et votre faiblesse pour vos goûts feraient avorter la plus belle destinée et compromettraient, en vous perdant, la chose publique? — Je vous l'ai dit cent fois, monsieur le marquis, et nuls autres que vous et un très-petit nombre d'amis particuliers n'ont eu la confidence de mon opinion.

Il me reste à ajouter un mot sur ce qui m'est personnel. C'est vraiment une énigme que ce que vous m'avez fait dire. Vous m'aviez parlé à moi d'un sculpteur et de sa femme, et je vous avais dit que cela n'avait pas même un prétexte. — D'un domestique non payé et battu, et je vous ai dit que c'était là une des mille calomnies subalternes avec lesquelles on essayait la sensibilité de mon talent. Maintenant on me parle de Vincennes, de

M. Du But de Longchamps, de M. le garde des sceaux. Si vous voulez réellement que je sache quelque chose, veuillez m'en faire dire plus, car sur mon honneur je n'y entends rien. J'ai beaucoup de dettes, qui en masse ne font pas une somme énorme. J'ai beaucoup de dettes, et c'est la meilleure réponse que les événements puissent faire aux confabulations des calomniateurs. Mais il n'est pas une action dans ma vie, et même parmi mes loris, que je ne puisse établir de manière à faire mourir de honte mes ennemis, s'ils savaient rougir. — Croyez-moi, monsieur le marquis, si ce n'est qu'ainsi qu'on veut m'arrêter, ma course n'est pas finie, car je suis ennuyé plutôt que las, et las plutôt que découragé ou blessé; et si l'on continue à me nier le mouvement, pour toute réponse je marcherai.

Voulez-vous bien me permettre, monsieur, de profiter de cette occasion pour vous prier de me renvoyer enfin une malle dont sans doute on a eu le temps de faire l'inventaire, lequel ne rendra pas plus contre moi que tant de stériles agitations dont on vous a fatigué à cet égard depuis quelques mois.

Agréez mon hommage?

LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU

Mardi \ov décembre 1789. — Je vais aller chez La Fayette. Je lui parlerai d'abord et longtemps des affaires des Pays-Bas, pour le voir venir sur les vôtres. — Votre lettre est forte et peut l'humilier. Mais s'il s'ensuit de rompre avec vous, la vérité vous aura brouillés. C'est lui qui aura tort. Gardez la copie de cette lettre.

Je reconnais le portrait sans enluminure, je savais même (ont cela.

Je saurai si on a parlé à Meilhan, mais je vous le disais hier, qu'un nouveau ministère se croyait très au moment d'arriver. — Je passerai chez vous à six heures, et puis entre huit et neuf heures pour être sûr de vous voir.

N'envoyez votre lettre chez La Fayette que vers midi.

M. TALON AU COMTE DE LA MARCK

Vendredi 11 décembre 1789. — Ne vous donnez pas la peine, mon cher comte, de passer chez moi. Vous êtes sur votre départ, et vous avez sûrement bien des affaires. Demain malin il me sera impossible de vous aller voir; je prends encore une médecine. Si dimanche matin vous n'êtes pas parti, j'irai, mon cher comte, vous renouveler l'assurance d'un dévouement qui ne finira qu'avec moi.

Nous sommes plus tranquilles; et si l'on veut bien véritablement suivre la route populaire, comme on y paraît décidé, ma foi, je vous le répète, mon cher comte, on peut, se passer de tout le monde.

Le comte de La Marck quitta Paris le 15 décembre 1789 pour se rendre en Belgique, d'où il ne revint qu'au mois d'avril 1790.

LETTRE DE MADAME LA MARQUISE DU M MM, l VI'.

sœur du comte de Mirabeau, à la femme de celui-ci, madame la comtesse de Mirabeau.

Fin de 1789. — J'ai tardé à répondre à votre lettre du ,

ma très-chère sœur, parce que, tout aimable que soit cette lettre, elle est encore plus raisonnable et réfléchie, et que j'ai voulu, avant de vous écrire, non-seulement avoir vu mon frère, mais avoir causé à fond avec lui ; et dans le torrent qui l'entraîne , avec la meilleure volonté du monde, il ne peut jamais disposer, avec certitude, d'une heure pour lui-même. Sa fatigue, sa santé, ses peines, ses fatigues de tout genre vous feraient également compassion. Enfin, je l'ai, je ne sais comment, entraîné à dîner chez ma fille l, et j'ai causé avec lui ; voici les résultats :

u La lettre de Mme de Mirabeau est d'un très-bon esprit, d'un « esprit même étendu, et pleine de la raison que j'aime, c'est-à- « dire assaisonnée de grâce et de trait. Mais elle ne sait pas tout, u et, faute d'avoir tous les éléments de la question, elle ne peut u pas tout à fait la résoudre. Elle me croit ambitieux ; elle se « trompe, du moins dans l'acception vulgaire. Je n'ai jamais « connu l'ambition des départements, des cordons, des dignités. « J'ai voulu préparer, accélérer, déterminer peut-être une grande « révolution dans les choses humaines au profit de l'espèce; et, « secondé par l'esprit du siècle et des circonstances inconce- « vablcs, j'y ai réussi à un certain point, et plus que ne devait u espérer un mortel ordinaire, à qui ses fautes et celles des autres « avaient suscité tant d'obstacles. Provoqué si atrocement par la « noblesse de Provence, il est assez naturel que l'on croie que « j'ai porté dans ma conduite quelque esprit de vengeance. On « se trompe. L'impéritie et la perfidie du gouvernement d'un « côté, l'imbécillité et la maladresse du parti ennemi de la révo- « lution de l'autre, m'ont entraîné plus d'une fois hors de mes « propres mesures; mais je n'ai jamais déserté le principe, lors « même que j'ai été forcé d'en exagérer l'application, et j'ai toute jours désiré rester ou revenir au juste milieu. La liberté natio-

1 M""- d'Aragon.

« nale avait trois ennemis : le clergé, la noblesse et les parle- « mcnts. Le premier n'est plus de ce siècle, et la triste situation « de nos finances nous aurait suffi pour le tuer. La noblesse est « de tous les siècles, il faut donc composer avec elle. On ne peut « composer avec elle qu'en la contenant, on ne peut la contenir « qu'en coalitionnant le peuple avec l'autorité royale. L'autorité « royale ne se coalitionnera jamais de bonne foi avec le peuple, « tant queles parlements subsisteront. Ils lui conservent, ainsi qu'à « la noblesse, la fatale et décevante espérance de rétablir l'ancien « ordre de choses. Il faut donc encore une destruction. Davantage « serait trop. Voilà toute ma politique. Voilà tous mes secrets. Que « reste-t-il à faire ensuite ? — Raviver le pouvoir exécutif; régé- «t nérer l'autorité royale, et la concilier avec la liberté nationale. <t Cela ne se fera pas sans un nouveau ministère, et cette entre- <■ prise est assez belle et difficile pour désirer d'en être. Mais un « nouveau ministère sera toujours mal composé, tant que les mi- « nistres ne seront pas membres de la législature. 11 faut donc u que l'on revienne sur le décret des ministres. On y reviendra, « ou la révolution ne sera jamais consolidée. Voilà ce que l'on « reconnaîtra quand le règne du charlatan sera tout à fait dé- « truit. L'échec que MmG de Mirabeau a très-bien jugé 1 n'est que « le fruit de ses complots. Il m'a plus fâché pour la chose que « pour moi, car il y a longtemps que j'ai dit : Malheur, malheur « aux peuples reconnaissants! Mais il n'a pas autant changé ma « position qu'on pourrait le croire de loin. En général, je ne puis v- et ne veux arriver que par la nécessité des choses ; si la néces- « site n'y est pas, il est tout simple que je n'arrive pas. Quand « elle y sera, il faut que tout obéisse à la nécessité. Aussi n'ai-je « pas voulu composer et ne composerai-je pas. Au reste, j'apm proche du soir de la vie, je ne suis pas découragé, mais je suis « las. Les circonstances m'ont isolé, j'aspire plus au repos qu'on <c ne croit, et je l'embrasserai le jour où je le pourrai avec hon- « ncur et sécurité. Alors, si je me trouve assez de fortune, je « lâcherai d'être heureux, fût-ce en jouant aux quilles, et voilà « tout. Si je n'en ai pas assez, je crois qu'il est difficile que je ne « sois pas toujours en mesure d'avoir une ambassade, et ce me «( sera une retraite honorable et douce. Mais il faut commencer « par faire et finir son métier, et je suis convaincu que ce serait « le déserter et non le finir, que d'entrer au conseil avec des «: hommes auxquels il est devenu impossible de faire le bien. » Voilà, ma chère sœur, ce qui m'a paru la très-exacte analyse

1 U est indubitable que Mirabeau parle ici du décret du 7 novembre 1789, qui interdit aux députés Tenlrée au ministère.

d'une conversation où il a mis autant de bonne foi que de connaissance des choses, des hommes et du pays. J'ajouterai un seul mot pour l'entier acquit de la confiance que vous me montrez. 11 est certainement las, comme il me L'a dit; mais je crois avoir compris qu'il ne serait pas aussi insouciant s'il avait conservé l'espoir d'une famille directe. 0 mon amie! comment ce qui pouvait faire pour vous l'objet de tant de gloire et de jouissances , n'est-il devenu qu'une source d'inquiétudes? — Et rien ne pourrait-il changer ce triste arrêt du sort? — N'aurez-vous jamais qu'une demi-confiance dans la plus tendre des sœurs, qui respecterait assez votre secret pour le cacher, même à son frère, si vous le désiriez?

Cette lettre dont nous avons la minute de la main de Mirabeau , a été écrite sans doute à son instigation , par sa sœur, Mme du Saillant , en réponse à une lettre de Mme la comtesse de Mirabeau. Elle semblerait indiquer qu'à cette époque Mirabeau avait eu le désir de se rapprocher de sa femme : en tout cas elle est trés-honorable pour lui, et le place sous un jour nouveau et curieux.

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