QUATRIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR
26 juin 4790. — On prend le seul parti où il y ait quelque probabilité de succès, en envoyant à Madrid pour essayer de changer la forme, et même le fond du Pacte de famille, avant d'en proposer la ratification à l'assemblée.
Mais, qui envoyer, et quelles instructions donner? Ce ne sont pas là des questions indifférentes.
Il y a trois manières d'envoyer :
Un ambassadeur en courrier.
Un négociateur accrédité dans les formes ordinaires.
Un négociateur particulier, expédié à l'insu du ministre, qui n'ait que les instructions du roi et une lettre de la reine.
La première méthode a des inconvénients de perte de temps, de frais extraordinaires et débruitement.
1 M. Dubois était le commandant du guet, chargé do la police: on le nommait le
chevalier Dubois.
2 La princesse, femme du stathouder et sœur du roi de Prusse.
3 La reine Marie-Antoinette, qu'alors Mirabeau n'avait point encore vue.
La troisième a des inconvénients avec la morgue espagnole et le punctilio de cette cour.
La seconde est celle qui se présente le plus naturellement, si l'on peut être sûr que le ministre des affaires étrangères tienne le secret envers La Fayette, du moins assez de temps pour que l'envoyé ait l'avance sur l'intrigue, et que le roi seul ait le mérite de cette démarche.
Je désirerais que l'on préférât celte forme, et que, pour le moment, on s'assurât de M. de Montmorin en lui montrant toutes les conséquences de l'indicible indiscrétion dont il s'est rendu coupable auprès du marquis de Florida Blanca, mettant son pardon à ce prix, et le liant d'honneur.
Je mets de côté le premier cas, auquel il faudrait renoncer, ne fût-ce qu'à raison du peu de temps qui nous reste.
Dans le second, j'aurais voulu le comte de Ségur. Ségur a l'habitude de négocier, l'esprit juste, le cœur inflammable, le caractère très-chevaleresque, et porte, je crois, à un haut degré, le dévouement au roi et à la reine. 11 leur tient compte, nonseulement de leurs bontés, chose rare! mais de leurs malheurs, sentiment qui n'appartient qu'à une âme noble et à un esprit élevé. On dit qu'il serait mal vu à la cour d'Espagne ; je crois, moi, que ce n'est là que de la jonglerie de Montmorin, ou, tout au plus, que cette prévention serait fondée sur ce que Ségur passe pour être l'ami de La Fayette. Une lettre de la reine pourrait dissiper ce que cette opinion a de faux ou d'exagéré; mais enfin, s'il est vrai que l'ambassadeur s'en soit expliqué, il faut penser à un autre.
L'abbé de Montcsquiou a les habitudes de la maison du ministre, et cependant il le met à sa juste place. Le Montmorin ignorerait donc toujours de la mission ce qu'il n'en devrai! pas connaître. L'abbé de Montcsquiou a de l'esprit, de l'insinuation, de l'activité. 11 est ruiné, et se trouve fort mal de l'être; il ambitionne beaucoup plus une fortune que toute autre chose; mais la carrière diplomatique lui en ouvre une, et un premier succès, dans une occasion aussi importante, la lui assure. Au reste, je l'indique, j'ai pour lui une prévention favorable, mais je ne le connais pas assez pour le cautionner. Ces! l'archevêque de Toulouse qu'il faut interroger sur cela.
Si on persiste dans la routine de n'envoyer que des hommes déjà initiés dans la diplomatie, et la composition de la noire est telle que cette méthode serait pitoyable, je proposerai ou M. de Rulhieres, qui a de grands inconvénients, sans doute, mais qui est homme d'esprit, et de beaucoup, (pie, par des notions presque certaines, je crois un homme fidèle, qui n'est plus du tout à
Necker, et est encore à un homme qui sera toujours à la reine ;
Ou le chevalier de la Gravicrc, que je ne connais pas du tout, mais que je sais s'être montré homme de mérite à Vienne, malgré l'ostracisme du marquis de Noaillês et les intrigues de l'abbé Des Noyers. Au reste, il a été absurde et maladroit dans les affaires des Pays-Bas; mais, là même, il s'est montré fidèle à ceux dont il avait la confiance et il me semble que la reine doit y compter;
Ou M. de Mousticrs, homme lourd, mais de sens et de quelque habitude des affaires.
Enfin, si Ton se cache du Montmorin , méthode petite et mauvaise en soi, et que l'on ne prenne pas M. de Rulhières, qui serait spécialement bon pour celte circonstance, on trouvera, parmi des hommes obscurs, plus de sujets capables que dans les classes connues; mais il me semble que l'on devrait essayer un jeune homme, un sujet nouveau ; car enfin, il est temps d'en former et de s'en attacher. Or, rien ne forme la jeunesse comme les grandes affaires qui la contraignent à se refréner elle-même , et rien n'attache, ce qui vaut quelque chose, comme une grande marque de confiance.
Serait qui, au reste, ne m'est pas démontré fidèle à beaucoup près, a, selon moi, l'esprit et la pédanterie qui feraient assez bien en Espagne , surtout dans une mission qui tient autant du courrier que de l'ambassadeur; car, ici, il s'agit de voyager très-vite et de porter des lettres bien faites.
Quant aux instructions, il faut envoyer un modèle du nouveau traité, avec des explications et un commentaire que je préparerai, si on le juge à propos, pourvu que l'on me fournisse le texte fidèle que l'on a l'imprudence de refuser \
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA SIARCK
Samedi, 26 juin 1790, à deux heures et demie. — J'arrive, monsieur le comte, je suis parti aussitôt que votre billet m'est parvenu ; mon premier soin a été de faire passer la note ; je viens de l'envoyer avec quelques réflexions sur la première partie des mesures indiquées. Je demande qu'on m'autorise le plus tôt pos-
1 I< i se trouve une phrase effacée dans l'original :
« J"ai remaniué, dans les pays étrangers, un jeune liomme de grande espérance, .. et d'autant qu'il est le iils d*un fou, et que l'exemple d'un père fou améliore, quand « ilne déprave pas. C'esl Custine. Je ne connais point assez ses circonstances person- « ne] les pour savoir jusqu'à quel point il convient à ceci, et, en le nommant, je peins » plutôt ma pensée que je n'indique un sujet. »
sible à faire les démarches nécessaires pour y parvenir. Je ne sais si j'aurai réponse aujourd'hui. Voyez si je peux avoir un rendez-vous ce soir, et faites-moi dire l'heure. Comme il fait beau, je viendrai par le jardin. Adieu, je vous renouvelle mon hommage \
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MAROC
Samedi, minuit, 26 juin 1790. — J'ai trouvé ce soir Cazalès chez mon frère. 11 m'a parlé de la présidence, et voici ce qu'il m'a proposé : Que les aristocrates fissent un président; 89, un président (c'est-à-dire lui et moi) ; qu'ils tirassent ensemble à pair ou non , et que les deux partis s'engageassent d'avance à se réunir pour celui que le sort aurait favorisé... Vous voyez bien que cela est d'abord mauvais, et ensuite impraticable. Vous voyez aussi que Cazalès n'a pas renoncé à la présidence autant que Je croit l'archevêque, et que celui-ci a une conversion à faire. Deux cent cinquante voix au seul d'entre les hommes que puisse avouer le parti populaire, qui convienne pour présider la fédération, voilà ce qu'il fautj et ce qui est à chaque instant plus capital.
Je n'ai point de nouvelles de vous. Je crains que vous n'ayez pris, avec M. de Montmorin, l'heure de deux heures, qui est celle où mon frère est mandé à la barre. Eclaircisscz-moi cela.
J'ai trouvé , en revenant de l'hôtel de Mirabeau , La Fayelte et l'évêqued'Autun arrêtés sur le quai. Bonsoir, mon cher comte, ne négligez pas d'écrire sur-le-champ à l'archevêque, et qu'il fasse sonner la grosse cloche de la sûreté et du désir du roi et de la reine 2. Vale et me ama.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
Dimanche malin, 27 juin 1790. — L'archevêque de Toulouse a été exact au rendez-vous de neuf heures, et il m'a quitté à onze. Il arrivait de chez la reine , où il avait préparé par écrit , pour changer le style et non les choses , ce qui sera dit demain
1 Ce billet se rapporte à la noie précédente de Mirabeau.
2 Le vieomle de Mirabeau fui disculpé à la barre de l'assemblée, grâce à la défense prononcée par son frère, le dimanche 27 juin 171)0. — Le 5 juillet suivant, M. de Bonnay, sur le désir du roi, fut élu président de l'Assemblée nationale ; il eut pour lui Ô07 voix ; M. de Menou en eut 101 ; M. de La Rochefoucauld, 82; M. de Cazalès, 47. — Ce résultat prouve (pic les efforts de .Mirabeau pour obtenir la présidence n'avaient pas eu de succès. M. de Bonnay fut, en conséquence, président le jour de la fédération du li juillet 17'JO.
au non Balafré *, d'après le premier Mémoire que vous avez fait passer. Si cet impuissant capitan tergiverse, on dira franchement : j'exige. La reine a été très-satisfaite de l'écrit qu'elle a reçu hier matin. L'archevêque m'a expliqué et persuadé que le courrier, avec la lettre qu'on a expédiée pour l'Espagne, est dans tous les cas une démarche, ou au moins un préalable nécessaire. Je vous en rapporterai les raisons qui le prouvent. L'archevêque retourne ce matin à la campagne ; il est forcé de remettre à samedi prochain son entrevue avec vous; il ne veut pas qu'elle se passe chez lui , et cela , pour éviter avec plus de certitude les inconvénients qui pourraient en résulter pour vous. Il m'a affirmé que la reine persiste à vous voir, qu'il la fortifie dans cette disposition. Au total et en détail, j'ai été très-content de lui. Quand vous verrai-je ce matin, pour vous rendre compte avec plus détendue de cette longue conversation ? A votre aise; dites-moi si vous préférez que je passe chez vous, ou que je vous attende chez moi, pourvu que cela soit dans la matinée. Je veux cette après-midi aller à la campagne, et j'en reviendrai mardi. Bonjour, cher comte. Yale et me cerna.
P. S. La reine a envoyé hier au soir chez Ségur ; il n'était pas chez lui, et on na rien laissé, ni par écrit, ni verbalement; on a seulement annoncé qu'on y reviendrait ce matin. Pourquoi ces fréquentes conversations avec Ségur , puisque cela ne termine à rien? — Le voici, si je juge bien. — Comme la reine suppose que La Fayette sera informé que Ségur vient souvent chez elle, elle veut par là le conduire à croire que c'est par ce dernier qu'elle est déterminée à recourir à vous. De cette manière, elle peut en effet détourner les recherches des autres relations. Cela est assez finement combiné de sa part 2.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MAHCK
Dimanche, 27 juin 1790. — Je serai jusqu'à onze heures chez moi, mon cher comte, et si vous n'y êtes pas venu avant , j'irai chez vous. La fréquence des rendez-vous Ségur est réellement extraordinaire. Ètes-vous bien sûr qu'ils ne produisent rien? — L'envoi du courrier en Espagne sans que j'aie fait la lettre, les balbutiements de l'archevêque, le délai du Montmorin , enfin plusieurs combinaisons très-fugitives , me font penser que l'on
1 M. de La Fayette, par allusion au duc de Guise, dit le Balafré.
* Ce billet se rapporte encore à l'affaire du Pacte de famille avec l'Espagne, et au langage concerté que la reine devra tenir à M. de La Fayette pour le porter à se réunir à Mirabeau.
navigue sans un vent fait, que l'on prend des conseils çà et là , sans vraie détermination. Je ne suis pas du tout propre ni à être une doublure, ni à servir qui ne se fie pas. Mettez bien cela dans ces têtes princières et sou s^princi ères. Au reste, votre conjecture, quoique bien déliée, est pour eux peut-être vraie. Ne négligez pas ce que je vous ai écrit hier soir sur Cazalès. Vale.
EE COMTE DE t. V ill.lltl'K AU COMTE DE MIRABEAU.
Dimanche, 27 juin 1790. — Je n'ai aucun des doutes que vous formez. Le délai du Montmorin est une suite naturelle de sa marche habituelle. Les rendez-vous de Ségur, d'après une notion que je vous communiquerai, vous paraîtront ce que j'ai conjecturé. Vous n'aurez, je crois, rien à objecter contre l'envoi du courrier, lorsque vous en saurez toutes les circonstances, trop longues pour vous les détailler ici; enfin, ou je suis bien trompé, ou le vent est très-fait, et on est à l'instant de mettre toutes voiles dehors. Je ferai l'usage convenable, et que vous désirez , des prétentions absurdes et impraticables de Cazalès. — Songez que le roi et la reine partent cette après-midi pour leur campagne, qu'ils y resteront toute la semaine, et que par là les six ou sept jours qui vont suivre ce moment-ci produiront très-peu de choses. Mais ne vous impatientez pas , ne doutez pas , si vous en croyez la méfiance éclairée de mon intérêt pour vous. Vale et me ama.
CINQUIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU l'OIR Ll COUR.
Lundi, 28 juin 1790. — Vous pouvez être sûr que M. Talon a donné sa démission, dans l'expectative très-prochaine de la place de garde du sceau privé du roi, avec la direction de la liste civile. La démission est , dit-on , acceptée. Si l'on est de cette faiblesse , si l'on se laisse donner pour homme de confiance intime, pour la place la plus importante à la dignité, à l'influence, à la sûreté du roi, un homme sans talents ni capacité d'aucune espèce, un homme qui croirait son amour-propre blessé si un homme d'esprit croyait que quelque scrupule de magistrat pût l'arrêter; un homme qui, avec trois cent mille livres de rentes, est de la plus insatiable cupidité; un homme dont le caissier est Scnef, l'esprit Sémonville, le conseil Sainte-Foix, La Fayette le patron, Favras le chef-d'œuvre , Brunville le satellite, Boucher d'Argis l'instrument; un homme, enfin, à qui nul homme avisé ne pourrait prendre plus de confiance qu'à l'inspecteur de police le plus pervers; si l'on se laisse donner pour une telle place un
tel administrateur, il faut renoncer atout serviteur utile et afïidé; il faut aussi, je crois, ou faire son testament, et tout au moins se
résigner à être rasé j'ai voulu expédier sur-le-champ cette
note , dont rien n'égale l'importance ; j'en ferai passer demain une, sur une affaire capitale.
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK
Lundi, 28 juin 1790. — J'ai vu hier au soir, avant son départ, la personne que le comte de Mirabeau désirait que je visse \ J'aurais désiré causer un moment avec ce dernier aujourd'hui, mais votre absence y a mis obstacle. Je pars pour la campagne, je lâcherai de revenir mercredi matin ; j'enverrai chez vous tout de suite, parce qu'il sera nécessaire que je vous voie. On m'a fait dire chez vous que vous reveniez demain de Saint-Germain. Si vous n'allongiez pas trop votre route, je vous proposerais de passer par Marne : je ne connais pas trop le chemin, mais je sais que, de Vaucresson, il y a un chemin pavé qui mène à Saint- Germain, et Marne est auprès de Vaucresson. Voyez si ce que je vous propose est faisable. Adieu, monsieur le comte, je vous renouvelle mon hommage.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
29 juin 1790, mardi à trois heures. — Où serez-vous cette après-midi, pour que je puisse vous voir, afin que vous me renie! liez au courant? J'ai appris vaguement dans ma retraite l'événement du ministre espagnol, et par un Français, dit-on. Ah ! c'est une charmante nation !
L'archevêque a passé hier chez moi ; il avait vu la reine avant le départ pour la campagne. Ne m'ayant pas trouvé, il m'a écrit qu'il avait voulu vous entretenir de cette conférence, et qu'il remet à demain, à son retour de sa campagne, à vous en informer. 11 aura vu la reine une fois de plus. Je crois bien, malgré ecla, que ce qu'il nous dira longuement ne sera guère concluant, mais i! ne faut pas s'impatienter des petites choses, quand elles sont les préalables des grandes. Je mets plus d'importance à la conférence de samedi soir. Adieu, cher comte. Vale et me a/ma.
J'ai mandé à l'archevêque que je serai de retour aujourd'hui ; qu'il n'avait qu'à me mander l'heure qu'il viendrait chez moi, et que je vous en préviendrai.
1 La reine.
LE COMTE DE MIRABEAU AI COMTE DE LA MARCK
Mercredi, 50 juin 1790. — Il faudrait, mon cher comte, que je visse l'archevêque entre dix et onze heures, car il y a quelque chose à leur faire faire pour eux-mêmes. Je ne pourrai pas dîner avec vous, parce que j'ai un engagement antérieur; mais les événements nous pressent tellement la mesure, qu'il faut nous entendre et nous préparer.
Au reste , Gilles-César 1 est pris dans ses propres lacs : mais jusqu'à quel point faut-il l'y aider? Voilà ce qu'il importe de déterminer. Vale et me ama.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
Mercredi, 50 juin 1790. — Je vais aussitôt envoyer chez l'archevêque; très-certainement il sera ici entre dix et onze heures. Ainsi, je vous attendrai pour ce moment-là. Vale et me ama.
Si, par hasard, l'archevêque ne pouvait pas venir, je vous le ferai dire, pour vous laisser votre matinée. Si je n'envoie pas chez vous, c'est qu'il viendra.
La reine a écrit une lettre de plusieurs pages, sur une entrevue qu'elle a eue avec Gilles-César; vous verrez cette lettre, et vous en serez content.