‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 19 sur 38 · TROISIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

Mercredi, 23 juin 1790. — En voulant forcer l'assemblée à s'expliquer sur les secours stipulés par le Pacte de famille, votre objet n'est certainement pas d'obtenir un refus et de lui faire rompre ce traité. Je pense, au contraire, que vous voulez réunir, servir tout à la fois par ce moyen la cour d'Espagne , celle-ci et les deux nations.

1 Ces deux billets sont relatifs à la question du Pacte de famille avec l'Espagne. Il y a\ait un billet de .M. de Ségur qui ne s'est pas retrouvé.

Si tel est votre dessein, il est un obstacle invincible qu'il faut d'abord faire disparaître ; cet obstacle est dans la manière dont le Pacte de famille est rédigé.

Les rois ne peuvent pas tenir le même langage dans tous les siècles. Le traité est offensif dans plusieurs parties. 11 n'est relatif qu'à l'intérêt des deux maisons; pour tout dire, en un mot, ce traité n'est pas national, et, sous ce rapport, il n'est aucun bon esprit qui ne pense que la ratification en est impossible, quelques efforts que nous fissions pour vous seconder.

Je vous propose donc, comme le seul moyen probable de succès, de retarder le message, d'envoyer sur-le-champ en Espagne un négociateur en courrier , pour proposer une nouvelle rédaction du traité, et demander alors la ratification. Elle est possible, lorsque ce traité sera tel que l'on puisse dire à l'assemblée : « 11 « vous donne de grands avantages de commerce ; il n'a d'autre « objet que l'intérêt des deux nations; il ne peut vous engager « que dans des guerres défensives ; ou renoncez à toute alliance, u et isolez-vous dans ce moment de toute l'Europe, ou conservez « celle-là. »

En adoptant ces mesures, vous servirez certainement votre cour, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de réussir, et je suppose que vous voulez réussir.

Vous nous servirez, nous, par le mérite qu'aura le roi d'avoir rendu le traité national avant de le présenter à la ratification, et, en augmentant ainsi notre influence, vous rendrez le succès encore plus probable.

Vous éviterez , en même temps , l'époque qui va précéder la confédération du 14 juillet, époque que nous redoutons pour nous-mêmes, parce qu'elle excitera une grande fermentation, et qu'à l'approche d'un tel moment, notre influence sur l'assemblée, contre le parti qui la dirige, pourrait nous être funeste. Vous connaissez les dangers que nous avons courus pendant la discussion qui a précédé le décret sur le droit de la guerre et de la paix. Enfin, vous servirez les deux nations, en ne pas les poussant l'une contre l'autre, dans un moment où les insinuations françaises porteraient inévitablement au sein de l'Espagne un esprit d'insurrection qui pourrait devenir contagieux.

Voilà mon opinion; je dis plus, voilà mes conseils; ils ne peuvent vous être suspects , car vous pensez bien que l'union parfaite entre les cours d'Espagne et de France, et entre les deux nations, sera toujours mon vœu le plus cher *.

1 Cetlc note se rapporte ù la question du Pacte de famille entre la France et l'Espagne. Par suite de la guerre dont l'Angleterre menaçait l'Espagne à l'occasion de

L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA 1HARCK

Mercredi, 25 juin 1790. — Comme je crois nécessaire qu'on sache tout de suite ce qui vient de m'être mandé, j'ai envoyé l'écrit avec prière de n'en faire d'autre usage que d'en connaître les détails, et de se servir de cette connaissance pour la conduite à tenir, soit dans la conférence avec l'ambassadeur, soit dans les mesures à prendre pour l'exécution du conseil donné. Mille remercîments et compliments '.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Jeudi soir, 24 juin 4790. — J'ai toujours trouvé La Gravière un homme de mérite , mon cher comte ; non que je le connaisse personnellement, mais j'ai été à même de suivre ses travaux diplomatiques, qui ont été substantiels et utiles, malgré le marquis de Noailles et l'abbé Des Noyers.

En réfléchissant beaucoup sur la conversation de ce matin, pour écrire une petite note à cet égard que j'enverrai demain matin, j'ai pensé qu'il faudrait que le Montmorin le sût, et j'ai, je crois, avisé à une indiscrétion. Alors, je conseillerais l'abbé de Montesquiou.

Sinon, La Gravière.

Sinon, enfin, un jeune homme de très-belle espérance, dont je vous parlerai.

Ecrivez-moi ce que, de votre côté, vous aurez rêvé, parce que je veux savoir votre pensée avant d'envoyer ma consultation. Vale et me ama.

LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU

Vendredi, sept heures dit matin, 25 juin 4790. — Faut-il que le Montmorin sache, ou ne sache pas, la mission en Espagne ?

S'il doit la savoir, point de doute, l'abbé sera le meilleur choix ; et, dans ce cas-là, il y aurait toujours une part dans la mission que le Montmorin resterait ignorer.

l'affaire de Xootka sounds, l'Espagne réclamait l'exécution du Pacte de famille. Mirabeau, qui prévoyait le mauvais effet que produirait sur l'Assemblée nationale la publication de cet acte tel qu'il était rédigé, propose dans celte note d'envoyer un agent en Espagne pour obtenir des modifications au Pacte de famille, et fournit au roi les réponses qu'il avait à faire à l'ambassadeur d'Espagne dans l'audience que celui-ci avait demandée pour traiter la question directement avec le roi.

1 Ce billet se rapporte à la note précédente de Mirabeau sur la réponse à faire à l'ambassadeur d'Espagne.

S'il doit l'ignorer tout à fait, alors je pencherais assez pour Rulhières, et voici mes raisons. C'est la reine qui l'a désigné, et par cela même le choix est bon, s'il n'est pas très-mauvais; car il faut habituer la reine à indiquer souvent ceux qu'elle croira pouvoir employer, et, pour lui donner cette confiance, à moins d'inconvénients reconnus ou probables, il ne faut pas rejeter la première personne qu'elle nomme. Au reste, par des notions presque certaines, je vois dans Rulhières un homme fidèle; il n'est plus du tout à Necker : il est encore au baron de Bretcuil.

La Gravière a été absurde et maladroit dans les affaires des Pays-Bas, où il avait été envoyé du choix de l'empereur, d'après ce qu'on l'avait vu à Vienne, c'est-à-dire qu'il est autrichien. Voilà la seule chose qui parle en sa faveur, et qui ferait que ce choix ne serait pas désagréable à la reine; mais il est d'une capacité commune et médiocre.

Si Sérent n'était pas aussi jeune, il a, selon moi, l'esprit et la pédanterie qui feraient assez bien en Espagne, surtout dans une mission qui tient autant du courrier que de l'ambassadeur; car, ici, il s'agit de voyager très-vite et de porter des lettres bien faites.

11 ne faut pas chercher davantage; à coup sûr, un de ceux que je viens de nommer conviendra.

Je serai chez vous, cher comte, vers dix ou onze heures; si j'ai recueilli plus de choses, je vous les communiquerai. Vale et me ama \

L'ARCHEVEQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK

Vendredi, 25 juin 1790. — Je vais recopier le mémoire que vous venez de m'envoyer, Monsieur le comte, et le faire passer. Vous avez toute raison pour M. de Gustine : il est trop jeune, et peu propre à une commission de ce genre 2.

Dites à Mirabeau que Cazalès lui a tendu un petit piège l'autre jour, en lui disant qu'il connaissait ses relations avec moi : il me l'a avoué hier au soir. Il avait des soupçons, il a voulu les éclaircir par cette tentative. J'ai été un peu embarrassé de ce qu'il m'a dit hier; mais, après m'ètre assuré qu'il ne savait pas de détails, j'ai tâché de dérouter ses conjectures. Dites à Mirabeau qu'il se tienne pour averti, et qu'il ne s'ouvre point avec lui sur ce qui nous concerne, parce qu'il ne sait rien de positif. Adieu.

1 11 s'agit toujours de l'affaire du Pacte de famille, au sujet de laquelle on envoya un agent français à .Madrid.

1 .Mirabeau avait proposé, pour la mission en Espagne, M. de Custine, fils du général marquis de Custine, et qui fut, plus tard, envoyé a Berlin.

le comte: ni: la marck au comte ih: mirabeau.

Ce vendredi, à quatre heures, 25 juin 1790. — À cause de l'article de Cazalès, je vous envoie la réponse de l'archevêque. l'ai pris des renseignements positifs sur Régal i ère et Sainte-Foix. Le premier est honnête homme; pour aucun argent, il n'agira conlre son opinion; mais absolument incapable en affaires. Il a été livré à Necker par enthousiasme; l'enthousiasme est passé, mais il lui reste attaché. 11 Test tout à fait au baron de Breteuil; ce que je vous dis là est l'opinion du baron.

Sainte-Foix, sans foi, est tout entier au plus offrant; dans tous les temps, le baron s'en est servi avec les plus grandes précautions.

La reine a fait chercher ce matin Ségur, à onze heures. — Je le verrai ce soir, et je saurai pourquoi.

Il va de l'animosité contre les vainqueurs de la Bastille : avec de l'argent et de l'habileté, on userait de cette disposition avantageusement contre La Fayette, digne patron de ces ridicules héros.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Vendredi, %$juin 1790. — La Fayette a eu l'habileté de faire désister les vainqueurs de la Bastille, qui sont les plus grands drôles de Paris. Il n'était pas leur patron, et, de fait, il a déjoué les Lameth, qui n'avaient suscité ce ridicule épisode que pour

lui remuer ses gardes nationales Mais j'ai bien autre chose à

vous raconter de ce capitan impuissant.

Cazalès, en effet, m'a tendu le piège; il n'était pas dangereux, car il y avait un tiers. Sur un mot vague d'obligeance, à propos de l'archevêque, il me parla de nos liaisons ; je souris en lui disant : Qui diable vous a conté ce fagot? Cela n'alla pas plus loin.

Vous avez mal fait, mon beau monsieur, dès que vous effaciez Custine, d'en parler à l'archevêque; quand je vous donne la dictature, il ne faut en user que pour nous, car avec les gens peu forts il ne faut jamais se tromper.

Bonjour, mon cher comte, à demain. Je serais bien content d'avoir fait quelque chose d'utile à votre ami.

LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU

Samedi matin, SG juin 1790. — J'avais seulement bâtonné l'article de Custine, en mandant à l'archevêque de ne le pas co-

pier. Je reconnais que j'aurais mieux fait de l'effacer, sans plus. Mais cela me vaut une leçon utile pour d'autres circonstances.

Le retour de M. le duc d'Orléans pour le 44 devient très-probable. Vous avez demandé à Talon si on ne vous parlerait pas de l'affaire d'Espagne. De là il en est résulté que La Fayette a dit : Mirabeau méfait des avances. Au reste, il s'est très-mal conduit pour vous aujourd'hui devant Ségur et La Coste, qui le pressaient fortement de vous réunir à lui et de vous avouer publiquement.

Voilà une copie du Pacte de famille; je l'ai eue hier à minuit, de Ségur. Je l'ai fait copier pendant la nuit pour que vous arriviez tout armé chez Montmorin, ou que vous lui fassiez dire que vous n'avez plus besoin de lui. Ce dernier parti serait-il mauvais? Pensez-y.

Les matières combustibles s'amassent de jour en jour, et comment croire qu'elles ne rencontreront pas d'étincelles? De plus, à force de dire que l'événement du 14 est dangereux, on accroîtra les chances et les facilités des dangers. — Faut-il ou ne faut-il pas conserver la gloire de l'impuissant capitan? Là, vous connaissez mon désir.

La reine n'a parlé à Ségur que de l'affaire d'Espagne ; l'ambassadeur ne se prête à rien; il quittera Paris, si l'on n'envoie qu'un ministre à sa cour. La reine n'avait pas encore reçu votre écrit quand Ségur, à onze heures, ce matin, a été chez elle. Cependant elle lui a parlé d'envoyer quelqu'un en Espagne, en hésitant entre un subalterne et un personnage. Ce que vous avez dit de Ségur se retrouvera plus tard avec avantage pour lui.

Adieu, cher comte, je vous attendrai pour l'heure du rendezvous, avec l'archevêque de Toulouse, et ensuite nous dînerons ensemble.

Lisez, je vous prie, l'article de La Haye, dans le Moniteur que je vous envoie, et qu'en pensez-vous?

LE COMTE DE «IIKUII tl AIT COMTE DE LA AI1IICK.

Samedi, 26 juin 1790. — Je n'ai pas même vu Talon depuis qu'il est question de l'Espagne, mais voici à quel point M. de La Fayette croit que je lui fois des avances. — Avant-hier, le comité de La Rochefoucauld ayant pris à l'unanimité la résolution de me faire président après la fédération (ce (pic j'ai refusé), La Fayette prit à part Frochot, et, après lui avoir montré toute l'humeur possible de la manière dont le poussait l'évêque d'Autun, pressé à son tour de dire à Frochot quel étrange motif pouvait le pousser à m'exclure seul, il a répondu ces propres mots : «M. de Mi-

« rabeau se conduit trop mal avec moi ; j'ai vaincu le roi d'Anu qleterre dans sa puissance, le roi de France dans son autorité, « le peuple dans sa fureur ; certainement je ne céderai pas à M. de u Mirabeau. » — Cela serait plaisant aux Variétés Amusantes ; mais, croyez-moi, mon cher comte, tôt ou tard il payera ces mots-là, qui décèlent bien à quel point il a le secret de sa petitesse, et le poids de sa vanité.

Je vais écrire au Montmorin que j'ai le Pacte de famille, que je ne veux point abuser de son temps, ni donner à aucun de nous l'embarras de s'expliquer ou de ne s'expliquer pas.

Ce que l'on dit des dangers du 14 ne peut jamais tourner à la gloire de La Fayette; car, s'il a la maladresse d'en jouer les apparences (et cela se peut; il en est à désirer du bruit populaire pour manifester sa toute-puissance), il n'arrêtera pas le feu que son imprudente main aura allumé, et s'il joue à jeu ouvert rien ne roulera sur lui que les détails de M. Dubois \ J'ai déjà pris des mesures pour m'assurer des pétitionnaires à Paris, dans la députation fédérale.

Nous parlerons de l'article de Hollande, qui est fort embrouillé, mais où les inquiétudes de la princesse 2 sont très-transparentes. Bonjour, mon cher comte ; il serait essentiel que je visse votre homme (M. d'A.) et bientôt Elle 3, car il ne faut pas que sa confiance diverge. Y aie et me ama.

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