‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 38 sur 38 · VIHGT-SEPTIÈME KOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

VIHGT-SEPTIÈME KOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

1 -i septembre 1 790. — La dernière insurrection de Paris confirme trop évidemment ce que j'ai dit plusieurs fois sur la démagogie de cette capitale, sur la complicité de sa garde nationale, et ['incapacité ou la perfidie de son chef, pour que je ne Je fasse pas remarquer. Quatre principales circonstances ont caractérisé cet événement, et doivent servir d'instruction pour l'avenir. Les grenadiers de la garde soldée ont dit : Ceci est une affaire particulière qui ne nous regarde pas. — Une partie de la garde volontaire s'est réunie sans armes au peuple en insurrection, et l'a secondé. — Les gardes qui ont été commandés auraient refusé d'obéir, si on leur avait ordonné de s'opposer au peuple. — Enfin, M. de La Fayette, spectateur de cette étrange scène, calculant sa faiblesse, ou préférant sa popularité à son devoir, n'a pas osé se compromettre en donnant des ordres.

Que d'autres insurrections, soit du même genre, soit d'une

1 Mirabeau, qui insistail toujours pour avoir au moins un membre du ministère avec lequel il pût entrer dans des relations intimes, afin d'exercer pur lui une influence plus direete sur ta marche des affaires, mirait voulu faire remplacer M. de Montmorin, avec lequel il n'était pas bien, par M. de Ségur, qu'il espérait dominer.

espèce encore plus alarmante, viennent à se former, on y retrou- \era plus ou moins les mêmes circonstances; elles auront surtout le même résultat. Ainsi, M. de La Fayette, sûr d'être obéi lorsqu'il se sert de son armée pour se faire donner des éloges, ou lorsqu'il lui demande son suffrage pour faire élire qui il lui plaît, n'a plus aucun pouvoir lorsqu'il s'agit d'empêcher des crimes. Ainsi, maître des soldats lorsqu'il menace la cour, lorsqu'il l'environne de terreur, il ne l'est plus lorsqu'il faut réprimer des séditions, lorsqu'il doit répondre de la sûreté publique.

J'ai cru pendant quelques instants que M. de La Fayette regarderait ceci comme une très-belle occasion de quitter sa place avant que sa place le quitte, mais peut-être n'aura-t-il pas assez d'esprit pour cela, ou plutôt, en lui supposant ce dessein, j'ai compté sur sa loyauté et non pas sur son hypocrisie. On pourrait l'aider à cette démarche, si le roi lui tenait à peu près ce langage de vive voix :

u Quiconque vous connaîtrait moins croirait que ce jour-là «( vous avez été poltron; je suis bien éloigné de le penser.

« Des malveillants pourraient dire aussi que votre secrète coa- «i lition avec les Lamelh et Barnave a influé sur votre conduite, « mais je ne partage pas cette méfiance.

« J'aime mieux croire que vous n'avez pas un être sûr dans « votre armée, ou plutôt qu'aucun général nommé par la molli- « tude ne sera jamais obéi, parce que le peuple croira toujours u rester le maître de celui qu'il aura seul choisi pour le com- « mander.

<( Mais ce motif est une raison de plus pour que je prenne des « précautions pour ma propre sûreté.

u Je ne désirais que faiblement une maison militaire; elle est <( aujourd'hui indispensable. Montez vous-même à la tribune, et « provoquez sur-le-champ celte discussion ; vous seul pouvez u dire avec succès qu'il faudrait me forcer à accepter une maison « militaire, quand même je ne le voudrais pas; que l'Assemblée « nationale doit celte preuve de surveillance à la sollicitude des « provinces.

» Vous seul pouvez attester sur votre honneur que l'habitude « du respect pour la loi n'est pas encore assez forte, que la disci- <( pline de la garde nationale n'est point encore assez sûre pour « laisser plus longtemps le chef de la nation sans une garde de « son choix.

» Vous serez secondé, n'en doutez pas, par tout ce qu'il y a de « gens sages dans l'Assemblée nationale, à qui la dernière insurrec- < lion a fait connaître la facilité de soulever le peuple, et l'insuf- « lisance de la force qui est dans vos mains.

« Dussiez-vous échouer, vous me servirez sous un autre rap- « port, parce que le refus d'une maison militaire demandée « par vous et réclamée dans de telles circonstances tiendra les « provinces en éveil sur ma propre sûreté.

« Si vous échouez, vous quitterez de vous-même votre place, « et c'est dans le sein de l'assemblée que vous la déposerez.

«( Un seul mot vous montrera que ce conseil vous est utile « autant qu'à moi-même. Répondez à cette question : Si une « insurrection était dirigée contre moi, la reine et mon fils, et « que vous ne pussiez pas me défendre parce que vous seriez « abandonné d'une partie de votre armée, quoiqu'il vous restât « des forces suffisantes pour me faciliter une retraite, auriez-vous « assez de caractère pour prendre ce dernier moyen de me « sauver? — Seconderiez-vous ma fuite dans les provinces, au « risque de passer pour un conspirateur, tandis que vous rempli- « riez le devoir le plus sacré? — Répondez..... ou plutôt je vous «; entends... Vous resteriez pour périr en homme d'honneur, à »< mes côtés; mais vous craindriez, même en sauvant un roi, de « passer pour un traître.

«c Jugez par là si je dois être rassuré ! »

Je n'ai pas besoin de faire observer tous les avantages que l'on peut retirer du parti que j'indique.

Il est évident 1° que la demande d'une maison militaire recevrait une grande force des circonstances, et que l'assemblée ne pourrait pas s'empêcher d'en reconnaître la nécessité, soit par pudeur, soit pour ne pas demeurer en quelque sorte responsable des événements aux yeux des provinces.

2° Que, dans tous les cas, M. de La Fayette se blesserait à mort, puisque son succès, fondé sur la méfiance qu'il serait obligé de montrer pour son armée, le lui rendrait odieux, et qu'en échouant, il deviendrait plus que jamais suspect à la majorité de l'Assemblée nationale et à ses partisans.

3° Que le refus d'une maison militaire dans le moment actuel augmenterait le mécontentement des provinces, et serait, sous ce rapport, un véritable succès.

4° Que la question que je conseille de proposer à M. de La Fayette le ferait connaître pour ce qu'il est. Qu'on l'observe avec soin : il cherchera à trouver un compliment, à éluder la question, peut-être même à faire une réponse hypocrite. Mais il est démoùtré pour moi qu'il est incapable de remplir le devoir le plus impérieux lorsqu'il croira sa popularité compromise. Il perdrait le temps à délibérer, il laisserait échapper le moment, et cependant cst-il autre chose que garant sur sa tête de la sûreté du monarque?

Je n'ai pas les mêmes devoirs, et, pour les remplir, je quitterais la tribune de l'assemblée, le fauteuil même du président, si je l'occupais. C'est parce que cette horrible chance tourmente depuis longtemps ma pensée et froisse mon cœur, que je ne cesse de diriger l'attention du roi sur cet homme, et de le lui représenter comme son ennemi le plus dangereux.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

21 septembre 1790. — Je serai à onze heures chez vous, mon cher comte, avec une provision d'idées que je ne dirai pas toutes à l'archevêque, mais bien à vous, à l'amitié de qui il faut bien que je croie pour ma consolation et ma sécurité , et qui m'entendez plus que votre impatience n'en a l'air, quoique vous m'ayez terriblement maltraité , il y a quelques jours, dans les éruptions de votre mécontentement, au point que l'on est venu me demander hier si nous étions brouillés. — Non, certes, nous ne le sommes, ni ne le serons.

La momerie d'avant-hier, de La Fayette, lui fait un grand tort. Mais enfin, voilà le travail des gardes nationales arrivé, et certes je n'oublierai pas qu'après les avoir instituées, je dois les organiser, en sorte que , si l'on n'accepte pas mon projet, je puisse dire au temps : « J'ai dû instituer les gardes nationales « pour faire la révolution; ce n'est pas moi qui ai anarchisé le « royaume par une mauvaise organisation, car la mienne était «(bonne, et muselait la démagogie et l'ambition rivale du «( trône. »

Je me trompe fort, mon cher comte, ou j'ai résolu le problème; au reste, je n'en ai encore parlé qu'avec moi tout seul, et j'ai besoin de votre très-bon esprit pour ma propre censure. Vide et me ama.

LE COMTE DE LA HlARCK AU COMTE DE MIRABEAU.

Ce mardi, à six heures, 21 septembre 1790. — Je ne suis rentré qu'au moment du dîner; sans cela, j'aurais pu vous dire à temps que nous pouvions dîner ensemble. J'y aurais tout gagné, car il est à propos, je crois, que nous nous concertions sur la note que vous devez remettre pour la reine.

J'ai vu Montmorin très-longuement ce matin, et, depuis, il m'écrit pour me dire que c'est demain au soir qu'il doit la voir ; que par conséquent il remet à jeudi, et à neuf heures du soir, Je rendez-vous qui avait été arrêté pour demain. — Ce soir, je serai chez vous à dix heures ; nous conviendrons des points sur les-

quels la note demandée doit principalement porter, et vous la fournirez demain avant cinq heures. *

Je vous fais mes remercîments par avance et une fois pour toutes, car je compte trop sur votre amitié pour douter du penchant que je vous trouverai toujours quand vous rencontrerez les occasions de m'être utile. — De mon côté, je suis tout à vous, et de manière à savoir que je dois vous surveiller, pour que votre intérêt pour moi ne vous compromette jamais. Bonsoir, cher comte. Vale et me ama.

LE COMTE DE LA MllUk AU COMTE DE MIRABEAU.

Ce mercredi, à trois heures, 22 septembre 1790. — J'ai écrit à Mootesquiou. Il est à la campagne; il ne faut donc pas compter sur lui avant samedi, et au plus tôt encore pour ce jour-là.

J'ai rencontré, sur la place Louis XV, le crible Talon : j'ai arrêté mon cabriolet ; il en a fait autant : nous sommes descendus, et, pendant cinq minutes qu'a duré notre conversation, il a paru embarrassé. Je l'ai mis cependant à son aise, en me plaignant de son ami Sémonville, de son patron La Fayette, en me montrant plus désireux que jamais de le convaincre (lui Talon) que je n'avais aucun tort envers eux : enfin, que je voulais sa loyauté pour juge entre eux et moi ; que, cela terminé, toute mon ambition se bornait à attendre la fin de cette assemblée, ou le moyen de la quitter décemment, aiin de n'avoir aucune espèce de contact avec les affaires : que je voulais voyager pendant deux ans en Angleterre, où je n'ai jamais été, et dans le Nord, etc. ; enfin, pour dormir en quelque sorte loin des troubles qui agiteraient encore probablement ce pays-ci pendant quelques années. Que, quant aux affaires des Pays-Bas , je n'étais plus en mesure de m'en mêler; qu'après m'être lancé, d'après les instigations de La Fayette, dans le parti populaire au delà de ce que je lui reconnaissais de force et de moyens, et m'être vu abandonné par lui (La Fayette), qui depuis a donné de la consistance au parti opposé, ce que je pouvais faire de mieux était de me tenir tranquille, et attendre les événements qu'a préparés le congrès de Reichcnbach. De lui-même alors il m'a demandé à déjeuner pour vendredi à dix heures : ainsi, ne comptez pas ce jour-là sur nia matinée pour un rendez-vous avec l'archevêque. Je n'ai appris de Talon autre chose que l'assurance qu'a Sémonville du roi, de la place diplomatique que, dans tout état de choses, les Pays-Bas offriront. C'est à quoi il faudra parer : mais nous avons du temps d'ici là.

.Nous avons, en attendant, beaucoup d'objets qui méritent vos

plus mûres réflexions. Les miennes me conduisent a voir, nonseulement sans crainte, votre affaire du Chàtelet *, mais, de plus, à croire qu'après que vous aurez doublé ce cap, vous n'aurez plus qu'à naviguer en pleine mer par un vent fait. Mais, dans le cours de cette affaire, sachez conserver du calme, etgnrdcr votre impétuosité et vos coups de massue pour le moment où il sera clair qu'on n'a voulu que vous perdre.

Quand nous verrons-nous? Disposez de ma soirée aujourd'hui, de ma matinée et de la soirée de demain; vous me marquerez les objets sur lesquels il peut être utile de faire causer Talon. — Quoique je ne me laisserai voir à lui qu'avec le seul but de terminer vis-à-vis de moi le louche que La Fayette a mis entre lui et moi sur les affaires des Pays-Bas, tout cela tend à être rapproché de Talon ; car, en état de guerre, dolus an virtus, quis in hoste requirat?

LE COMTE DE IX HARCK AU COMTE DE MIRABEAU

Vendredi, 24 septembre 1790, à une heure, — J'ai donc vu Talon, je n'ai pas vu la procédure : j'ai fait mieux; vous la verrez. Pour cela, nous conviendrons d'un jour.

A sept heures, ce matin, j'ai été réveillé par une lettre de Montmorin. Le calme de la nuit, dit-il, lui a fait naître quelques réflexions sur la conférence du soir : il veut me les communiquer, et retarde son départ jusqu'à ce qu'il m'ait vu. Incertain de la longueur du rendez-vous Talon; ensuite, préférant aussi le voir après le rendez-vous de deux heures, je lui ai dit que j'irais chez lui entre trois et quatre heures. C'est après tout cela qu'il est essentiel que je cause avec vous. Attendez-moi donc, cher comte, après votre dîner, jusqu'à ce que je vienne : la longueur incertaine de mes conférences m'empêche de vous indiquer un moment précis.

J'ai été très-content de moi dans ma conférence Talon, plus fort qu'à moi n'appartient couramment. Je serai tout ce qui dépend de moi à deux heures. Adieu, cher comte. Vale et me ama.

L'ARCHEVÊQUE DÉ TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK

Vendredi, 24 septembre 1790. — Je vais envoyer un billel chez l'abbé de Montesquieu, pour lui dire que je lui propose de venir dîner chez vous demain, et que j'irai le prendre à son ar-

1 La procédure faile parle Chàtelet à l'occasion des journées dos 3 cl G octobre 178'J, cl dans laquelle ou cherchait à compromettre Mirabeau.

rivée chez lui. Je pense que cet arrangement lui conviendra autant qu'à moi; ainsi, je crois que vous pouvez y compter. Adieu, je vais faire passer la conversation de Pellenc et de La Fayette.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Samedi, 25 septembre 1700. — Mon très-évaporé comte, à quelle heure m'attendez-vous ce matin? J'aurais bien voulu vous montrer ma note d'hier; mais non, monsieur court les champs, et ne s'enquiert pas même du jour des sorts l ? Avcz-vous vu La Fayette? Le verrez-vous? Vale et me ama.

LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU

Samedi, 25 septembre 4790. — Je vous attendrai ccmatinàonzc heures, et je viens d'en faire prévenir l'archevêque. Je n'ai pas vu La Fayette, mais j'ai été passer hier la journée avec Ségur, avec lequel il a pris l'engagement formel de vous porter à la présidence immédiatement après l'affaire du Chatclet. — D'après cela, j'ai voulu vous voir pour concerter s'il faut de plus une démarche directe de ma part. — Faites-moi le plaisir d'apporter avec nous ce malin votre réplique sur les assignats. Adieu, mon cher comte; je suis tout à vous et tout pour vous, même quand je cours les champs.

La marquise trouve qu'il y a longtemps qu'elle ne vous a vu, el me presse tous les jours pour dîner avec vous.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Samedi soir, 25 septembre 1790. — Mon cher comte, j'ai absolument besoin de ma réplique ce soir, pour y faire des additions et corrections que l'on vient de me proposer, llenv oyez-la-moi donc, je vous en prie. Demain, vous pouvez en disposer toute la journée. Vale et me ama.

VINGT-HUITIÈME HOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA tOlIK.

28 septembre 1790. — J'avais combiné les moyens les plus propres d'allier les principes du gouvernement représentatif avec ceux du gouvernement monarchique, et de retrancher de notre Constitution les idées républicaines qui en font un code d'anar-

1 II vent dire le jour de l'élection du président de rassemblée.

chie , de dissensions civiles et de combats d'autorités. Malheureusement ce projet, communiqué il y a plusieurs mois à M. de La Fayette, a pris dans sa tète la mesure de sa pusillanimité, l'empreinte de son incurable faiblesse, et les formes toujours équivoques de sa mauvaise foi. Voici ce que j'avais conçu, vous allez voir ce qu'il exécutera.

L'Assemblée nationale s'est réservé de rassembler ses décrets constitutionnels. J'avais annoncé que je profiterais de ce moment pour attaquer ouvertement toute la partie de son ouvrage qui cause les malheurs actuels du royaume. C'était monter à la brèche, et m'exposer, peut-être sans auxiliaires, à de grands périls ; mais comme il ne s'agissait que d'un combat de principes, que d'une lutte d'éloquence et de raison, peu m'importait de faire reconnaître à l'assemblée ses propres erreurs, pourvu que je les misse en évidence aux yeux de l'Europe ; pourvu que je donnasse un grand exemple de respect pour la Constitution, et de résistance aux mauvaises lois ; pourvu que je montrasse un chef de file aux bons citoyens qui cherchent une issue à nos malheurs, sans la trouver.

C'était donc pour me faire entendre des provinces que je devais monter à la tribune. Là, bien loin de capter les suffrages des législateurs, et de composer avec leur faiblesse ou leur amour-propre, il entrait clans mon plan de les heurter de front, de ne leur laisser que l'alternative d'une rétractation complète ou d'une obstination décidée. Cet essai devait être suivi de la publication de mon ouvrage, auquel mon nom, qui n'est peutêtre pas sans gloire, aurait donné quelques partisans, et d'autres mesures auraient secondé mes desseins. Puisque rassemblée prétend que ses décrets doivent être inviolables et irrévocables, jusqu'à l'époque d'une nouvelle convention, j'aurais démontré qu'elle doit ou révoquer elle-même les lois déjà réprouvées par l'opinion générale, ou consentir que la prochaine législature ait le pouvoir constituant, ou adopter un autre moyen de faire ratifier légalement son ouvrage.

Le succès d'une telle mesure ne pouvait pas être incertain. Les départements, dont chacun se plaint déjà de plusieurs décrets, se seraient réunis pour former des pétitions; l'impossibilité d'exécuter une foule de lois, la collision de tous les pouvoirs, les entreprises des corps administratifs les uns sur les autres , l'inextricable chaos du nouvel ordre judiciaire, les maux toujours renaissants d'une anarchie légale, n'auraient que trop justifié les plus justes réclamations; enfin, l'opinion publique aurait changé de cours, et dès lors, ou l'assemblée actuelle aurait rectifié la Constitution, ou les commettants auraient exprès-

sèment chargé la nouvelle législature de la corriger. Secondée avec quelque habileté, cette contre-révolution dans les idées était aussi inévitable qu'invincible.

M. de La Fayette saisit d'abord ce plan et se chargea de faire rassembler les matériaux; bientôt il n'y vit qu'un moyen de séparer les articles constitutionnels des réglementaires, de remplie quelques lacunes de la Constitution actuelle, et d'éluder l'impérieuse et salutaire nécessité d'une assemblée ratificatrice. Il voulut ensuite charger un comité de ce même travail, quoique impossible à diviser, parce qu'un seul homme pouvait l'embrasser dans sa pensée; il était assuré, disait-il, de me faire comprendre dans ce comité, et de m'en faire nommer rapporteur. Enfin, après cent détours, changeant tout à coup de masque, c'est avec les chefs des Jacobins qu'il a voulu concerter le succès d'un plan que les Jacobins devaient le plus redouter. C'est par l'influence d'une secte républicaine qu'il a cru pouvoir rétablir les principes du gouvernement monarchique.

L'assemblée a consenti par un décret à rassembler et à revoir la Constitution. Des commissaires ont été nommés, et M. de La Fayette, fidèle à ses engagements dès que je n'en suis pas l'objet, a lait choisir MM. Lameth , Barnave, Duport et Péthion pour ses nouveaux auxiliaires. Je n'ai pas été nommé, malgré sa parole d'honneur de la veille, donnée à un tiers. 11 est ainsi parvenu à me rendre étranger ou inutile à mon propre ouvrage, et, trouvant une planche échappée au naufrage public, il n'y a porté les mains que pour la briser.

Il valait cent fois mieux que la révision de la Constitution ne lut pas tentée que de l'être de cette manière. Il valait mieux que ses défauts, ses disparates, ses principes contradictoires, restassent exposés, tels qu'ils sont, à la censure de l'opinion publique, que de les corriger par des palliatifs qui, en les rendant en apparence plus supportables, détruiront nos espérances plutôt que nos maux. Mais qu'importe à cet homme l'intérêt public, celui du roi ou plutôt celui de la royauté? — A-t-il d'autre force que dans l'anarchie et par l'anarchie, un autre moyen de se rendre nécessaire que par les troubles, un autre but que de les perpétuer, une autre manière de cacher sa nullité qu'en se rendant populaire a tout prix? — Et puisque ceux-là même qu'il perd lui fournissent tous les jours de nouveaux moyens d'agrandir son autorité aux dépens de l'influence directe du trône, est-il si maladroit d'en profiter?

J'ignore encore quel parti je prendrai dans les débats que le comité de révision fera naître, et, sur cet objet comme sur beaucoup d'autres, j'aimerais mieux recevoir une impulsion que la

donner. Je l'avoue, non sans regret, je suis très-peu utile, mais on m'impose bien plus le devoir de servir qu'on ne m'en donne le pouvoir. On m'écoute avec plus de bonté que de confiance ; on met plus d'intérêt à connaître mes conseils qu'à les suivre, et surtout on ne sent point assez que le rôle passif de l'inaction, fùt-il préférable à tous les autres, ne consiste pas précisément ou à ne rien faire, ou à ne laisser agir que ceux qui nuisent.

Suivre attentivement les progrès de la coalition que les départements paraissent tenter de former; écouter leurs réclamât ions sur l'inutilité des districts et sur le trop grand pouvoir des municipalités ; faire sentir aux peuples qu'une administration centrale serait tout à la fois plus économique et plus forte; influer pour que le droit de requérir les gardes nationales ne soit donné qu'aux assemblées de département ; réunir ainsi les points de l'obéissance pour que l'autorité royale soit plus directe, au lieu que l'Assemblée nationale semble n'avoir divisé le pouvoir administratif en quarante mille fractions que pour mieux assurer le sien; de telles mesures ne présenteraient aucun danger, et se concilieraient parfaitement avec l'état d'inaction que la cour croit préférable à tout autre.

J'ai toujours dit que la révolution est consommée, mais que la Constitution ne l'est pas ; que les divers points sur lesquels il est impossible de rétrograder ont plutôt fortifié qu'affaibli la véritable autorité royale; que, dans le cours d'une seule année, la liberté a triompbé de plus de préjugés destructeurs du pouvoir, écrasé plus d'ennemis du trône, obtenu plus de sacrifices pour la prospérité nationale, que n'aurait pu le faire l'autorité royale pendant plusieurs siècles. J'ai toujours fait remarquer que l'anéantissement du clergé, des parlements, des pays d'états, de la féodalité, des capitulations des provinces, des privilèges de tout genre, est une conquête commune à la nation et au monarque.

Mais si l'on excepte ces grandes ruines, dont la chute a flatté l'orgueil de la nation et servi ses intérêts, est-il une seule observation de l'assemblée sur laquelle l'opinion publique ne soit encore incertaine? — Est-il une seule de nos nouvelles institutions dont on ne puisse provoquer l'amélioration ou le changement par la seule influence des lumières? — Voilà ce qui reste à tenter.

Je développerai mes idées sur ce point, si on l'exige; je donnerai mon avis sur d'autres plans, si on daigne me consulter ; car, puisque l'initiative qu'on m'a laissée n'a produit jusqu'à présent que de l'hésitation et de l'embarras, il conviendrait peutêtre d'essayer si je ne suis pas plus utile en changeant de rôle.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Mercredi, 29 septembre 4790. — Voilà, mon cher comte, une note qu'il faut faire passer à l'archevêque, en lui disant de ma part que ce sont pas mes occupations, tout asservissantes qu'elles aient été depuis dix jours, qui m'ont rendu stationnaire pour lui; que c'est l'étrange conduite de la cour avec moi. Elle ne profite jamais d'un seul de mes avis, et trouve que je ne lui rends rien : elle agrandit tous les jours son ennemi, ne me donne à moi aucun moyen suivi, aucune instruction habituelle* et feint

de croire que je pourrais le détruire! Cela est pitoyable Il

faudrait que M. de Mercy ' vît ceci ; mais comme l'archevêque va rester seul intermédiaire, il faut pourtant qu'il en ait connaissance, et même que ce soit lui qui le fasse passer. Songez, cher comte, que notre état de situation doit être mieux fixé qu'il n'est, que ma conférence doit être arrêtée, et mon voyage de Provence déterminé avant que M. de Mercy parte 2. En tout, montrez-moi

1 Le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche.

2 Le comte de Mercy, ambassadeur de l'empereur à Paris, venait d'être chargé, par son souverain, daller assister à des conférences qui se tinrent à La Haye, entre des envoyés de l'empereur, de l'Angleterre, de la Prusse et des Provinces-Unies, pour y concerter les arrangements à prendre, dans le but de faire exécuter les stipulations adoptées au congrès de Reichenbach, relativement aux provinces belges-autrichiennes. Le comte de Mercy annonça, par la lettre suivante, son dépari de Paris, au comte de Monlmorin, ministre des affaires étrangères :

« Paris, le 49 septembre 1790.

« Monsieur le comte ,

« Les stipulations du congrès de Reichenbach ayant donné lieu à des arrange- « ments qui concernent les provinces belges-autrichiennes, et qui doivent être con- < certes à La Haye, le roi apostolique* a daigné me charger de cette commission « momentanée, qui me tiendra pour quelques mois absent de mon ambassade. J'ai eu « rhonneur, dans le temps, d'informer Votre Excellence de tous les détails relatifs à « l'objet dont il s'agit aujourd'hui : elle sait qu'il a pour but le retour des provinces <• susdites sous la domination de leur légitime souverain, et que, dans le nombre des » mesures à prendre à cet effet, Sa Majesté apostolique n'a pu omettre celle de ras-

sembler, dans la province de Luxembourg, des forces militaires dont elle désirerait - infiniment d'être dispensée de faire usage.

" Quoique les circonstances indiquassent bien clairement la nécessité de ces me- « sures, el que l'on ne puisse raisonnablemenl se méprendre sur leur unique motif, « elles ont cependant excité, dans une partie du public, des propos très-déplacés, et a que j'ai ordre de désavouer très-formellement. Je ne puis m'en acquitter d'une

* Léopold, qui n'était pas encore couronné empereur d'Allemagne, ne prenait que le titre de roi de Hongrie et de Bohême.

soupçonnant, et qu'on m'a desservi, et que l'on tente sans moi. Outre que cette tactique est toujours bonne avec les gens faibles, il est vrai que je le pense et ne crois pas me tromper dans mes conjectures. Cependant faites-leur bien remarquer la bataille d'hier, où 89, auxiliaire des noirs, a été vaincu par cela seul que fêtais pour les Jacobins, et qu'eux aient donc une fois l'esprit de le faire remarquer à La Fayette. Mais la vérité est qu'eux aussi ne se souciaient pas des assignats. On dirait que la maison où ils dorment peut être réduite en cendres sans qu'ils en soient atteints ou seulement réveillés. Vale et me ama.

LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRIRK.U'

1er octobre 1790. — Comment êtes-vous ce matin? Pourrezvous aller à l'assemblée? Une indisposition vous viendrait dans cet instant fort à contre-temps. — Je voulais vous dire hier au soir la conversation que j'ai eue avec l'archevêque de Toulouse.

Je verrai ce soir M. de Mercy. Il a fort approuvé votre note. Il m'annonce que samedi il verra la reine.

Bonjour, cher comte.

La marquise de Vauban m'a demandé de remettre à demain le dîner d'aujourd'hui. Elle sera ce matin à l'assemblée.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

1er octobre 1790. — J'ai eu un très-fort accès, et il me reste un étourdissement qui me prouve que je n'en suis pas quitte ; mais comment avez-vous pu douter que j'irais à l'assemblée? Je suis fâché que la belle marquise nous ait remis à demain, car j'ai pris

« manière plus précise qu'en réclamant votre propre conviction, ainsi cpie celle de « tout le ministère du roi. Une longue expérience Ta éclairé sur les principes qui, « en toute occasion, dirigenl la conduite de ma cour, laquelle, avec une fidélité invio- « lable à remplir ses engagements envers ses alliés, prenant à ce qui les concerne « l'intérêt le plus sincère, a en même temps pour maxime de ne jamais se mêler de « leurs affaires intérieures, cl d'éviter, même avec scrupule, tout ce qui pourrait « donner des soupçons du contraire. De cette vérité si bien constatée, il résulte que « le roi apostolique a droit de s'attendre à ce que l'on en use de même à son égard ; et « S. M. ne se permet pas de douter que si, à l'occasion des troubles actuels do Paj S- « Bas, il se formait ici quelques projets particuliers et contraires aux règles d'une "juste réciprocité dans les procédés, dépareilles entreprises, si opposées à la « loyauté française, ne fussent sévèrement interdites et réprimées par son gouver- « nement. »

Le comte de Mercy quitta Paris dans les premiers jours du mois d'octobre 1790. et arriva à La Haye le 14 du même mois. Il n'y revint jamais.

un engagement chez moi avec Cabanis, qui m'est d'autant plus obligatoire qu'il ne demeure pas à Paris. Bonjour, cher comte , venez de bonne heure à rassemblée, et tenez en haleine MM. de Toulouse (l'archevêque) et de Mercy. Vale et me ama,

LK COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MUUk

De rassemblée, samedi 2 octobre 4790. — Averti que le comité des recherches voulait escobarder, à neuf heures, le renvoi de toutes les procédures du Châtelet à la haute cour, et très-décidé à ne pas me laisser protéger, je suis ici depuis neuf heures, et vous jugez que je n'ai pas chômé auparavant de conférences. J'ai fait reculer le comité des recherches, et le Châtelet vient à deux heures. Vous jugez si je puis désemparer. Il me serait fort important cependant de savoir ce que l'on m'a caché , s'il est question de la procédure. Ne pourriez-vous pas venir un moment à l'assemblée, ou ni'cnvoycr un mot que je vous rendrai? Vale et me ama *.

LE COMTE DE i.\ 1IVIKK AU COMTE DE MIRABEAU.

Ce dimanche, 5 octobre 1700, à trois heures et demie. — J'ai vu Sémonville, qui a vu hier La Fayette. Ce dernier trouve que vous avez manqué aux conventions du rendez-vous chez moi, de n'être pas mal pour lui. Sémonville penche du côté La Fayette. Ce dernier, par des conversations particulières, où probablement il aura paru bien pour vous, veut faire croire qu'il a rempli l'engagement de se bien montrer pour vous. A-t-il été à l'assemblée les deux jours de lecture du rapport 2? A-t-il été une fois à 89 pour y parler de vous comme il le devait? Car enfin, c'était ostensiblement, et d'une manière publique, qu'il pouvait remplir ses engagements.

Le comte de La Marck a laissé la note suivante sur la correspondance entre MM. de Mirabeau et deSégur : — « M. de Ségur avait toujours eu le désir de « rapprocher le comte de Mirabeau du marquis de La Fayette, dans l'intérêt de « ce dernier. — Le sujet de cette correspondance était rengagement pris par « M. de La Fayette de se trouver a la séance de l'Assemblée nationale dans « laquelle on ferait le rapport sur la procédure du Châtelet, relative aux trou-

1 Les procédures du Châtelet, dont il est question dans ec billet, sont celles relatives aux journées des 5 cl 6 octobre 1789, dans lesquelles Mirabeau se trouvait compromis bien injustement, comme on Ta vu dans l'Introduction.

2 Le rapport de la procédure du Châtelet, mentionné dans le billet précédent.

<( bles des 5 et 6 octobre, procédure qui compromettait Mirabeau : M. de « La Fayette s'était engagé aussi a prendre sa défense. 11 ne le fit point, et n'as- « sista pas même à la séance. Mirabeau s'en vengea, en traitant assez mal « M. de La Fayette. — De la les récriminations de cette correspondance entre, « MM. de Ségur, ami de M. de La Fayette, et Mirabeau. »

LE COMTE LOUIS DE SÉGUR AU COMTE DE MIRABEAU

Je remercie M. de Mirabeau de son attention et de l'intérêt qu'il prend à la naissance de mon fils.

Je ne lui parlerai pas de son discours. Il doit parfaitement savoir s'il a rempli ses engagements ; il ne peut pas ignorer l'impression qu'il a dû me faire, et il doit concevoir que j'aie lu avec quelque étonnement le mot de modération dans son billet. Au reste, on pourrait attacher à ce terme une autre application. Ses dards n'ont pas blessé tout le monde : il a mieux aimé viser en haut qu'en bas ; et comme ses écrits ne sont pas de ceux qu'on oublie, sa modération sera aussi célèbre que son courroux, et l'histoire dira éternellement de qui il s'est approché, de qui il s'est éloigné. Mais ce qu'elle ne saura pas, ce sont les raisons particulières que j'ai de me plaindre de lui. Il ne se les dissimule pas lui-même, lorsqu'il parle de ma sensibilité qu'il dit respecter, mais qu'il ne croit sûrement pas avoir ménagée.

Je lui présente ma salutation, et je le presse encore, avec une loyauté qu'il a souvent louée , de cesser de rendre si dangereux ce qu'il peut rendre si utile.

Louis Ségur.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE LOUIS DE SÉGUR

Dès que je ne devais pas recevoir de vous, monsieur, la lettre que j'aurais désirée, celle que vous m'envoyez est celle qui me convient le mieux, parce qu'elle peut être aisément réduite à des termes simples, et que, si elle n'est pas digne de votre équité, elle l'est du moins de votre franchise. Je dois, dites-vous, je dois parfaitement savoir si f ai rempli mes engagements. Je le sais, en effet, monsieur, et si je permettais a quelqu'un d'en douter (ce que je ne permets pas), c'est vous que j'attesterais que je n'avais pas, en cette occasion, un tel engagement qui ne fût conditionnel, et qu'on a violé toutes les conditions que l'on s'était volontairement imposées, et au prix desquelles seules j'avais consenti à la conférence que vous avez eu la bonté de négocier. Je vous attesterais que M. de La Fayette m'a manqué de parole, et j'en donnerais une preuve sans réplique, qui serait celle-ci : M. de Ségur

m'a dit que M. de La Fayette lui avait promis de faire telle chose; ainsi, cela était vrai.

M. do La Fayette, d'ailleurs, vous ne l'ignorez pas, m'avait confirmé une partie de cette promesse , que je ne lui demandais pas, devant notre véridique ami, M. de La Marck. J'ai accepté cette parole, et c'est en conséquence que j'ai annoncé la conduite que je projetais de tenir. M. de La Fayette s'est joué encore une fois de moi, et cependant j'ai encore gardé quelque mesure avec lui. Sur quoi donc est fondé, permettez-moi de vous le demander, votre étonnement sur ce que j'ai parlé de ma modération? — Si M. de La Fayette croit que j'ai usé de mes forces contre lui, encore une fois il n'a qu'à me provoquer.

Je ne sais, au reste, où vous avez vu que je m'étais rapproché d'un homme dont j'eusse à rougir dans l'histoire. Le peu de mots que j'ai prononcés sur celui que vous désignez, et l'aveu d'un propos très-outrageant dont la précision énergique * ne mourra pas, sont d'étranges moyens de rapprochement. Ah ! monsieur , je suis hien tranquille sur l'histoire; si mon nom, lié à de grands événements, y surnage, il ne rappellera l'idée de grandes faiblesses qu'en y joignant celle d'un amour bien vrai de la liberté, d'un caractère très-décidé et d'une loyauté vraiment voisine de la duperie. Je désire, pour vous, que celui de votre ami y parvienne de même , dépouillé de toute nuance d'hypocrisie , d'inconséquence et de loyauté. Mais, croyez-moi, gardez-vous de compromettre votre vertu la plus chère et la plus estimable dans une compagnie si hasardeuse. Mais , finissons par un résultat précis.

M. de La Fayette a manqué à la parole qu'il m'avait donnée par votre organe , et je vous en plains et ne me plains pas de vous; et vous semblez vous plaindre de moi. En vérité, cela serait trop étrange , si une sensibilité honorable n'était très-intéressante. J'espère cependant que la réllexion nous servira encore mieux l'un et l'autre. Agréez mes salutations très-cordiales.

LE COMTE EOl'IS DE SÉCiUR AU COMTE DE HIIHaBEaC.

Je ne voulais pas, monsieur, vous engager, en répondant à votre billet, à entamer une discussion qui, en vérité, ne peut être agréable ni à l'un ni à l'autre. Vous n'expliquez pas précisément le terme de rapprochement, dans le sens que j'ai voulu y atta-

1 Ceci fail allusion au mol célèbre de Mirabeau sur M. le duc d'Orléans, dont on lui reprochait de s'être rapproché : « On dit que j'en veux faire mon maître; je n'en « voudrais pas pour mou laquais. »

cher. Vous auriez vu, sans cette erreur, que je voulais parler de plusieurs personnes, et non d'une seule. — Vous estimez ma franchise. — Elle doit vous faire croire que je n'ai pas dit la vérité d'un seul côté , et que j'ai fait mes observations à tous ceux qui pouvaient les mériter.

Il est cependant très-différent de ne remplir qu'une partie de ses engagements conditionnels, ou de faire ce qui leur est directement contraire ; de ne pas donner assez d'éclat à un bon office, ou de commettre une marquante hostilité. — Je conviens que vous auriez pu blesser plus gravement que vous ne l'avez fait. Mais vous avez trop d'esprit pour ne pas convenir que la blessure, telle qu'elle est, exclut, interdit l'expression de modération. Souvent la plaie ne paraît petite que lorsque le trait est plus acéré. Ne parlons plus de ce qui est fait, et de ce qui ne peut plus se défaire. Les réflexions sur le passé aigrissent; les réflexions sur l'avenir sont seules utiles. Et si vous trouvez ma sensibilité honorable, ne me parlez pas de mes amis, lorsque vous êtes injuste à leur égard, ou ne m'en dites que ce qu'il nie convient d'en entendre dire. — Ce sujet de conversation me serait extrêmement désagréable , et nous en avons mille autres moins fâcheux et plus utiles. Je suis bien sûr que, dans le fond de votre cœur, vous me trouvez autant d'équité que de franchise. Je ne vous en demande pas l'aveu, mais je hasarde encore un conseil que me dicte un sentiment très-pur , une impartialité réelle, une modération très-évidente. Songez à la crise actuelle, au rôle que vous y jouez , et voyez s'il faut sacrifier le bien , le repos public à des ressentiments particuliers, et la gloire de sauver l'Etat au plaisir amer de satisfaire des haines secrètes et mal calculées. Songez que vos expressions volcaniques vont souvent plus loin que votre volonté; et convenez, en réfléchissant à cette circonstance sur laquelle je ne veux plus écrire , que j'ai le droit de me plaindre de tout le inonde, et que personne n'a le droit de se plaindre de moi. Vale.

Louis Ségur.

I i: COMTE LOUIS DE NI <-l II AU COMTE DE MIIHIMM

Vous me parlez de mes aveux : nous parlerons un jour des vôtres, qui sont tous renfermés dans ce mot singulier de modération, que vous n'auriez pas employé si vous n'aviez senti vousmême que la modération aurait été convenable. Comme vous êtes très-pénétrant, je conviens que j'ai été obscur, puisque je n'ai pas été entendu. Je ne blâme pas un rapprochement nécessaire avec le seul parti bien lié qui existe dans rassemblée. — Un

jour, je vous expliquerai en détail le sens de ce mot, applicable seulement à la question qu'on agitait et aux opinions diverses qui divisaient, à ce sujet, rassemblée, la France et l'Europe entière. — Si vous voyez La Marck ce matin, envoyez-le-moi. Je ne peux pas aller le voir, parce que ma femme est très-souffrante. Adieu, recevez mes salutations.

Louis Ségur.

Il COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK.

Dimanche, 5 octobre 1790. — Je ne crois pas que ni M. de Ségur, ni même le partisan le plus effréné de M. de La Fayette puisse trouver à son étrange absence de l'assemblée une raison plausible, à moins, mon cher comte, que la meilleure ne soit la parole d'honneur que je ne lui demandais pas, et qu'il m'avait donnée chez vous, devant vous, après une négociation de trois jours, pour obtenir une conférence de moi, qu'il viendrait prendre sa place le jour du rapport, et serait ostensiblement très-bien pour moi, lui et ses amis» Voilà ma réponse pour M. de Ségur, à qui je vous prie de la montrer, et j'autorise sa délicatesse à la montrer aussi à M. de La Fayette, pourvu qu'il y ajoute ces mots : Que M. de La Fayette cite une seule occasion où je ne lui aie pas tenu plus que je ne lui ai promis; qu'il en cite une ou il ne m'ait pas manqué de parole, et je consens à effacer nos bilans.

J'ajoute un seul mot. Je pouvais (M. de Ségur doit m'en croire), je pouvais imprimer hier à M. de La Fayette une tache ineffaçable que, jusqu'ici, je ne lui destine que dans l'histoire. Je ne l'ai pas fait; j'ai montré le sabre, et je n'ai pas frappé. Le temps le frappera assez pour moi. Mais, s'il veut que j'anticipe sur le temps, il n'a qu'à me provoquer par la plus légère agression personnelle. Si, au contraire, il commence à sentir que nul n'est assez fort pour avoir raison contre un homme de talent et de courage, quand on a tort avec lui, je suis prêt encore à sacrifier à la chose publique, et au bien qu'il y peut faire, le ressentiment très-profond et souverainement juste que je nourris contre lui au fond de mon cœur. — Bonsoir, cher comte; à neuf heures et demie, je serai chez vous.

fin du tome premier.

Ur;iversiras

&1BUOTKÉC&

€n pente cljt) le même éditeur :

du tionnaiue de la MMiii: française. Glossaire raisonné de la langue écrite et parlée , par M. P. Poitevin , ancien professeur au collège Rollin , adopté par l'Université de France et autorisé pour l'usage des Lycées et des Collèges Édition belge, augmentée, pour la Géographie et la Biographie anciennes et mo dernes , d'après le Dictionnaire universel de Bescherelle , et le Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie, par M. N. Bocillet. 1 très-fort vol. grand in-8° à deux colonnes, imprimé en caractères neufs.

coi jrs éléiiektaire de cmMiE à l'usage des Facultés, des Établissements

d'enseignement secondaire, des Ecoles normales et des Écoles industrielles; par M. V. Regnault, Ingénieur en chef des Mines, Professeur au Collège de France it à l'École polytechnique, Membre de l'Académie des Sciences, correspondant des Académies de Berlin , de Saint-Pétersbourg , etc., etc. — Troisième édition, k vol. grand in-18, ancien format petit in-S°, papier vélin fin , avec plus de 1200 gravures intercalées dans le texte.

Le 4* volume, Chimie organique, se vend séparément.

NOTIONS GÉNÉRALES DE PHYSIQUE ET DE ME TÉOHOLUblK à l'usage des

Facultés, des Établissements d'enseignement secondaire, des Écoles normales, des Écoles industrielles et des Gens du monde.; par M. Poiillet, Membre de l'Académie des Sciences de l'Institut de France , Professeur de Physique à la Faculté des Sciences de Paris, Professeur de Physique appliquée aux Arts, au Conservatoire des Arts et Métiers, Ancien administrateur du Conservatoire des Arts et Métiers. 1 vol. grand in-18, avec un très-grand nombre de planches intercalées dans le texte, format semblable à celui du Cours élémentaire de Chimie, de Regnault, publié par les mêmes éditeurs.

histoire du communisme , ou Réfutation historique des Utopies socialistes , par M. A. Sidre; ouvrage qui a obtenu le grand prix Montvon (10,000 fr.), décerné par l'Académie française. 1 vol. grand in-18.

MONK. — (IH TE DE LA RÉPUBLIQUE ET RÉTABLISSEMENT DE M MONtlt-

chie ex Angleterre en 1660. Étude historique par M. Glizot. 1 vol. in-18, format Charpentier, avec le portrait de 3Ionk.

DE EA DÉCADENCE DE L'ANGLETERRE, par LeDRI-RoLLIN. 2 Vol. in-18, format

Charpentier.

HISTOIRE DEM CAUSES DE LA REVOLUTION FRANÇAISE, pat' GlUMIEK DE < i&

sagkac. 2 forts vol. grand in 18.

Sons presse :

HISTOIRE DU DIRECTOIRE; par CiRAMEK DE CaSSACNAC.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéance

The Library

University of Ottawa

Dote due

2 ■* 79 éft

ov Jt

Page 1