VINGT-SIXIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR
12 septembre 1790. — On devait s'attendre que l'Assemblée nationale, applaudie par presque tout le royaume tant qu'elle se bornait à détruire des privilèges, à déraciner la féodalité, à abolir des impôts désastreux, à dépouiller les grands corps, à poser des bornes à l'autorité royale, rétrograderait dans l'opinion publique lorsqu'elle serait forcée de s'occuper d'objets moins populaires. Déjà son code pénal de la marine indispose une classe nombreuse de citoyens; déjà, se méfiant de son propre ouvrage, elle défend aux départements de correspondre entre eux , de se lier pour former les mêmes pétitions , de se rassembler, jusqu'au terme qu'elle a deux fois ajourné. La modicité des traitements qu'elle a fixés pour tous les administrateurs du royaume lui fait des ennemis redoutables parmi ses approbateurs les plus ardents ; la modicité du traitement des juges ne permet
de former que des tribunaux détestables; la liquidation des offices achèvera d'aliéner tous les cens de loi; la nécessité de licencier l'armée augmentera le nombre des mécontents; rétablissement des bases de l'impôt, quelque parti que Ton prenne, annonçant l'énorme fardeau dont le peuple reste grevé, malgré les folles espérances qu'il a conçues, mettra nécessairement le dernier terme au découragement et à l'anarchie; et c'est au commcncemcnl de la saison la plus rigoureuse de l'année, lorsque les communications seront interrompues, les travaux publics suspendus, les subsistances mal assurées, que toutes ces causes de mécontentement vont agir.
11 est facile de prévoir quelle sera la conduite de l'Assemblée nationale. Elle fera autant de décrets particuliers qu'il y aura d'insurrections; elle opposera les uns aux autres tous les pouvoirs qu'elle a créés, afin de les contenir l'un par l'autre. Sa défiance pour les ministres augmentant sans cesse, parce qu'elle leur imputera (\c^ maux qui ne sont que son ouvrage, elle empiétera de plus en plus sur l'autorité royale, elle administrera de proche en proche; elle gouvernera ; et si les succès répondaient à ses soins, si cette usurpation de pouvoir ne déplaisait pas aux peuples, si un exemple aussi dangereux se communiquait aux autres législatures, le gouvernement monarchique en France serait plus affaibli que jamais.
Cet affligeant tableau, qui n'est que le résultat de la plus simple prévoyance, détermine impérieusement quelle doit être, à l'instant même, la conduite de la cour. — Il est impossible, dans un gouvernement représentatif, pour que la nation ne soit pas exposée aux plus violentes secousses, et l'autorité royale à des attaques continuelles, que les ministres n'aient pas séance dans le corps législatif. Leur présence seule peut y servir d'intermédiaire et de lien commun entre des pouvoirs qu'il est plus facile de séparer dans la théorie que dans la pratique. Par là, toutes les mesures actives du corps législatif ne paraîtraient que les mesures du pouvoir exécutif; on ne présenterait plus deux buts opposés au respect des peuples : il y aurait unité d'action dans l'autorité, l'Assemblée nationale augmenterait sa véritable force, et le roi conserverait sa prérogative. Si cette mesure est toujours indispensable dans la forme de gouvernement que nous avons adoptée, elle Test encore plus dans un moment de révolution, où l'autorité i<»\ aie, ébranlée de toutes parts et paralysée dans tous ses ressorts, peut périr ou par l'inaction, ou par le concours d'une autre autorité, qui n'aurait besoin, pour la remplacer entièrement, que d'être secondée par les circonstances.
Ainsi, il n'y a plus à balancer, et le moment est arrivé où le
décret qui ne permet pas de former un ministère dans le sein de l'Assemblée nationale doit être ouvertement attaqué par le roi, et par tous ceux qui veulent sauver tout à la fois le gouvernement monarchique et le royaume.
Je ferai connaître, par des notes particulières, et les moyen s qu'il convient d'employer, et la tactique dont il faudra se servir ; je me borne dans ce moment, à faire observer que la provocation faite parle roi, quel qu'en soit le succès, ne peut que lui être utile. Le choix des ministres dans l'Assemblée nationale est encore plus avantageux au royaume qu'à l'autorité royale. Le roi aura donc pour lui la justice, l'intérêt public, les véritables principes, les suffrages de tous les hommes éclairés. Vînt-on à échouer, les suites du refus retomberaient sur l'assemblée. C'est à elle que tous les esprits sages imputeront les fautes d'un ministère qu'elle n'aura pas permis de choisir parmi les hommes qui ont acquis la confiance de la nation. Lorsqu'on ne peut pas obtenir le bien, l'avantage de faire faire une sottise est quelque chose.
LE MARQUIS DE LV FAYETTE AU COMTE DE I. A AI \K< le
Mercredi, 15 septembre 17 '90. — Je n'ai d'autre affaire ce matin, mon cher La Marck, que de me trouver à l'assemblée pour le rapport militaire, et nommément la promotion, parce que je crois utile de faire de jeunes officiers généraux. Je serai chez vous dans la matinée, si vous l'y passez, naturellement; sinon, je m'y rendrai ou à trois heures, en sortant de l'assemblée, ou entre six et sept heures, à moins que vous ne voulussiez bien venir dîner avec moi. Bonjour.
LE COMTE DE LA MARCK AU MARQUIS DE LA FAYETTE
Mercredi, 15 septembre 1790. — Puisque vous me laissez le choix de l'heure, je vous attendrai à trois heures chez moi. Vous ne m'y trouverez pas seul disposé à agir de concert avec vous. Cette dispositionne me quittera jamais, et j'éprouverai toujours une grande satisfaction à vous en donner des preuves.
LE COMTE DE LA MARCK. AU COMTE DE MIRABEAU
Mercredi, midi, 15 septembre 1790. — Voilà l'écrit de Ségur. Nous vous avons attendu vainement toute la matinée. 11 me charge de vous presser très-fort de repasser cet écrit, d'y mettre vos notes en marge, et de le lui renvoyer ou à moi, avant la tin de la journée. Dites-moi, en môme temps, où je pourrai vous
voir, de neuf à onze heures, ce soir. Bonjour, cher comte. Vale et me ama.
Il me faut absolument Pellenc demain malin, dussé-je aller le chercher dans le lit de sa femme.
Ségur désire que vos notes en marge soient de manière à rester, pour être envoyées à la reine, à laquelle son écrit est destiné.
JLE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
15 septembre 1790. — Ma foi, mon cher comte, je crois qu'il vous en coûtera un de vos plus beaux livres ou quelques bouteilles de Constance. La vérité est que je n'ai pas de doute sur la nécessité delà mesure, et que, cela établi, toute opération partielle est une démence.
II est impossible que je fasse des notes sur l'écrit de Ségur. Le tableau historique est très-bon ; le système politique ne vaut pas le diable, et je ne veux ni montrer cela, ni dire le contraire. Le Mémoire est d'un bon professeur pour la reine, et voilà ce qu'il nous faut. Quand il sera ministre, nous discuterons le reste; mais qu'importe, sous le Montmorin 1? Je vous attendrai chez moi, à dix heures. Vale et me ama.