Goethe a Schiller
La bonne nouvelle que vous me donnez des heureux progrès de votre travail me tient lieu de la lettre plus longue dont je ne me passe jamais volontiers.
Vous recevrez ci-joint une petite étude (1) sur un certain nombre de questions que j'aurais bien mieux aimé traiter avec vous de vive voix sans plus tarder. Je crois bien que si nous renouvelons encore un certain nombre de fois notre assaut contre mon sujet, il faudra pourtant qu'il s'avoue vaincu. J'ai lu hier, dans la Physique de Gren, le chapitre relatif à l'électricité ; il est aussi raisonnable que celui qui traite des couleurs l'était peu ; mais il est vrai qu'il trouvait la matière singulièrement élaborée et digérée.
Autant que je puisse m'en rendre compte au point où j'en suis, la doctrine des couleurs, attaquée par le bon côté, doit se prêter à un exposé cohérent infiniment mieux que l'électricité ou le magnétisme, pour la raison que j'y ai affaire, non plus à des signes, mais aux relations et aux effets réciproques de diversités naturelles qui frappent effectivement la vue.
Ci- joint un supplément de notre ami Hirt à son article sur le Laocoon (2). Bôttiger, selon sa chère
(1) La dissertation sur V Expérience et la science dont il est question dans la lettre 403.
(2) L'article avait paru dans le 10e numéro des Heures pour 1797 (voir ci-dessus la lettre 338) ; le supplément parut dans le 12e numéro.
habitude, a communiqué ma propre étude sur ce sujet à ce bon ami, qui s'en est trouvé fort surexcité, ainsi que vous le montreront ces pages complémentaires. Il est à noter qu'il emprunte les exemples qu'il allègue à des bas-reliefs qui, ne fût-ce qu'en raison de leur qualité d'oeuvres d'art de second ordre, jouissent évidemment d'une liberté de mouvement plus grande, et qu'il ne souffle pas mot des Niobides, qui sont une œuvre du rang le plus élevé, mais qui ne viennent pas à l'appui de son hypothèse. Si jamais cet ensemble parvient à Paris sans accident et y est exposé (1), tous nos bavardages sur ce sujet auront vite fait de s'en aller en fumée.
On commence à gémir à Paris sur le mauvais état dans lequel y arrivent les œuvres d'art qu'on y a expédiées (2). C'est ainsi par exemple qu'au témoignage de Meyer, la Sainte Cécile de Raphaël n'était absolument pas en état de supporter le transport, parce que le fond de craie s'était soulevé en divers endroits, et que les secousses n'ont pu manquer de le détacher et de le ruiner. J'envie vraiment M. Posselt de pouvoir se réjouir jusqu'au plus profond de ses entrailles des triomphes de cette nation arrogante et insolemment orgueilleuse (3).
Adieu. J'en ai encore pour quelques semaines de besognes diverses ; mais, sitôt l'anniversaire passé (4). je viendrai prendre ma part de votre
(1) Le groupe des Niobides, qui appartenait au musée de Florence, faisait partie des œuvres d'art enlevées à l'Italie et transportées à Paris.
(2) C'est une allusion à la vigoureuse campagne menée à Paris, depuis 1796, par Quatremère de Quincy contre le démembrement des trésors d'art d'Italie.
(3) Le journal de Posselt (voir ci-dessus les lettres 400 et 401) prit si hautement parti en faveur de la France que les gouvernements autrichien et russe ne tardèrent pas à témoigner leur mécontentement, si bien que la publication en fut interdite dès le mois de septembre.
(4) Le 30 janvier, anniversaire de la duchesse.
travail. Amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 17 janvier 1798. — G.