Schiller a Gœthe
Iéna, le 19 janvier 1798.
Il y aura pour vous grand intérêt et grand profit à examiner à la lumière des catégories les principes qui sont énoncés dans vos deux articles, l'ancien et le nouveau (1). Vous y trouverez la confirmation exacte de votre manière de voir, et vous y puiserez de nouvelles raisons de confiance en l'emploi régulatif de la philosophie en matière d'expérience. Je veux m'en tenir ici à quelques exemples d'application, et je vais droit à votre dissertation la plus récente.
Si vous soumettez à l'épreuve des catégories l'idée de l'expérience totale — c'est-à-dire de l'ensemble du monde donné — envisagée successivement dans la triple forme sous laquelle elle nous apparaît, vous constaterez qu'elle l'exprime dans sa parfaite plénitude.
I. L'empirisme vulgaire, qui ne s'élève pas audessus du phénomène empiriquement donné, n'atteint jamais — du point de vue de la quantité — qu'un cas particulier, unique, qu'un élément isolé de l'expérience totale, et, par suite, est incapable de fournir une expérience ; du point de vue de la qualité, il se borne toujours à poser uniquement un fait déterminé, sans discriminer, sans en exclure ce qui en diffère, sans lui opposer ce qui lui est contraire, en un mot, sans comparer ; du point de vue de la relation, il court le péril de considérer comme essentiel ce qui est contingent ; du point de vue de la modalité, il ne dépasse pas les limites d'une réalité pure et simple, dans son impuissance à pres-
(1) Voir ci-dessus les lettres 401 et 403.
sentir le possible, ou à hausser sa connaissance jusqu'à une liaison nécessaire. A mon sens, l'empirisme ! vulgaire ne court jamais le risque de se tromper, pour la raison que l'erreur n'a de place que dans la science. Ce que celui-là observe, il l'observe en effet, et, comme il n'éprouve nullement la tentation d'ériger ses observations en lois qui commandent l'objet, ses observations peuvent donc, sans l'ombre d'un péril, conserver leur caractère isolé et accidentel.
IL C'est avec le rationalisme qu'apparaissent le fait scientifique et l'erreur. C'est en effet à ce degré que les facultés intellectuelles actives commencent à entrer en jeu, et l'arbitraire intervient sitôt que se donnent librement carrière des forces qui sont si naturellement portées à usurper sur l'objet.
Sous le rapport de la quantité, le rationalisme associe toujours un certain nombre de cas, et, aussi longtemps qu'il se résigne modestement à ne pas élever la simple pluralité à la dignité d'une totalité, en d'autres termes, à ne pas formuler des lois objectives, il reste inoffensif, — je dirai même qu'il est utile, puisqu'il est un acheminement à la vérité, à laquelle il n'est possible d'atteindre qu'à la condition de se libérer de l'unicité du fait isolé. Au contraire, sitôt qu'il empiète, il devient funeste à la science, pour cette raison — et votre article Ta mise en une éclatante lumière — qu'il s'enhardit aussitôt à prêter une force tyrannique à l'immense capacité de liaison de l'esprit humain, aux dépens de l'autonomie en quelque sorte républicaine des faits donnés, en un mot, parce qu'il prétend, sans plus ample informé, imposer sa propre unité à ce qui n'est encore que simple pluralité, et qu'il engendre ainsi une totalité qui n'en est pas une.
Sous le rapport de la qualité, le rationalisme oppose, comme il convient, les phénomènes entre eux ; il discerne et il compare, opération qui, elle
aussi, — comme d'ailleurs le rationalisme envisagé dans son ensemble, — est louable et bonne, et qui est l'unique voie qui conduise à la science. Mais ici encore intervient le despotisme des facultés actives de l'esprit dont nous parlions tout à l'heure ; il s'exerce immédiatement ici par l'étroitesse unilatérale du point de vue, par la brutalité des distinctions, tout comme tout à l'heure il se trahissait par l'arbitraire des liaisons. Il s'expose au péril de séparer rigoureusement ce qui est associé de nature, de même que tout à l'heure il liait ce qui est disjoint de nature. Il divise, là où il n'existe pas de divisions réelles, et ainsi de suite.
Sous le rapport de la relation, l'effort perpétuel du rationalisme vise à s'enquérir de la causalité des phénomènes, et à introduire partout le rapport de cause à effet. Opération qui, elle aussi, est fort louable, et dont la science ne saurait se passer, mais qui entraîne, elle aussi, les plus graves dommages lorsqu'elle est pratiquée sans discernement. Je me borne à me référer ici à votre dissertation, qui blâme en termes excellents l'abus auquel expose la liaison causale des phénomènes. Sur ce point, le vice capital du rationalisme consiste à rétrécir fâcheusement la nature en l'envisageant dans le sens de la longueur, et en perdant de vue le sens de la largeur.
Sous le rapport de la modalité, le rationalisme perd contact avec la réalité, et est impuissant à se hausser jusqu'à la nécessité. Le possible est l'immense domaine où il se donne carrière, ce qui explique la débauche d'hypothèses à laquelle il s'abandonne. Cette fonction de l'entendement est, elle aussi, à mon sens, indispensable, et est la condition sine qua non de toute science, car j'estime que, du réel au nécessaire, l'unique chemin passe par le possible. Et c'est la raison pour laquelle je bataille de toutes mes forces pour la liberté et
l'emploi illimité de la spéculation dans le champ de la physique.
III. Le phénomène dans son intégrale pureté, qui à mes yeux ne fait qu'un avec la loi naturelle objective, ne peut être atteint que par le moyen de l'empirisme rationnel. Mais, je le répète une fois déplus, l'empirisme rationnel ne saurait prendre son point d'appui immédiat dans l'empirisme vulgaire, et il est indispensable que le rationalisme leur serve en toutes circonstances de moyen terme. Il est de règle absolue que la troisième catégorie résulte de la synthèse de la première et de la seconde, et, en conséquence, nous vérifions ici encore que, seule, la mise en action totale des libres facultés actives de la pensée, associée à l'activité parfaitement authentique et épanouie aussi largement que possible de la réceptivité sensible, est en mesure de conduire à la connaissance scientifique. L'empirisme rationnel aura donc cette double tâche : il pratiquera la plus généreuse tolérance, mais il proscrira impitoyablement l'arbitraire, aussi bien l'arbitraire que l'esprit humain exerce au détriment de l'objet, que celui que pratiquent contre la libre initiative de la pensée le hasard aveugle qui règne sur le donné et l'impénétrable individualité des phénomènes isolés. En un mot, il pratiquera l'équité la plus libérale à l'égard de l'objet, — mais en refrénant la brutalité de sa puissance, — et il assurera à l'esprit humain toute la plénitude de sa liberté spéculative, — mais en lui interdisant tout net l'arbitraire.
Envisagé du point de vue de la quantité, le phénomène pur devra embrasser l'universalité des cas particuliers, étant lui-même ce qu'il y a de constant en eux tous. Et ainsi, conformément à l'esprit même de cette catégorie, il rétablira l'unité dans la pluralité.
Du point de vue de la qualité, l'empirisme rationnel a le devoir d'assigner à toute assertion
les limites exactes de sa validité, — et c'est bien là ce que nous enseigne l'exemple de tous les hommes qui ont étudié la nature dans un esprit véritablement scientifique, et qui ont su se tenir à égale distance de l'affirmation trop absolue et de l'excessive négation.
Sous le rapport de la relation, l'empirisme rationnel a l'œil également ouvert sur la causalité des phénomènes et sur leur indépendance, il envisage la nature entière dans son état réel d'action réciproque, où tout se conditionne mutuellement, et il veille donc avec le plus grand soin à ne pas faire un emploi insuffisant de la causalité en l'appliquant uniquement dans le sens de la longueur, mais à tenir toujours un compte égal du sens de la largeur.
Enfin, pour ce qui est de la modalité, l'empirisme rationnel atteint toujours et partout jusqu'à la nécessité.
Si nous l'envisageons en lui-même et abstraitement, l'empirisme rationnel n'est pas sujet aux risques d'abus auxquels sont exposés les deux modes précédents de la connaissance ; mais il faut se garder avec le plus grand soin d'être la dupe d'un faux empirisme, qui n'aurait de rationnel que le nom. C'est ainsi, par exemple, que, si une sage mesure et une limitation prudente sont, théoriquement, un des caractères propres de l'empirisme rationnel, une limitation paresseuse et timorée risque d'engendrer celui qui n'en est que le faux-semblant. Le premier des deux conduit à la possession du phénomène pur, le second n'atteint que le phénomène vide de tout contenu et creux. Il m'est arrivé fréquemment d'observer que des têtes trop scrupuleuses et sans énergie, par un respect exagéré pour les objets donnés et leur multiplicité, et par une peur exagérée de l'initiative des forces pensantes, en viennent à rétrécir du dehors et à creuser en quelque sorte par le dedans leurs assertions et leurs
|énonciation8, au point que, finalement, le résultat \ équivaut à zéro.
Il y aurait encore tant de choses à dire sur (toute cette matière et sur vos thèses, que je fais 'mieux d'attendre votre venue pour aller vraiment (jusqu'au fond- du sujet, car û me faut absolument la conversation vivante pour me permettre de saisir à coup sûr la pensée d'autrui, et de ne pas la perdre de vue. Le monologue qu'est une lettre m'expose infailliblement à ne voir les choses que de mon propre point de vue. J'aimerais en particulier à obtenir de vous plus de précisions sur ce que vous entendez par « l'application médiate des cas particuliers aux règles dont ils relèvent ».
Ma production poétique est suspendue depuis trois jours, en dépit des heureuses dispositions où je me trouvais. Un état catarrhal du fond de la gorge, qui a sévi chez moi, et qui a gagné nécessairement tout le monde de proche en proche, a fini par s'en prendre à moi à mon tour, et cette indisposition, qui est venue me surprendre à un moment où mon travail m'avait particulièrement surexcité, a eu pour effet de me donner la fièvre toute la journée d'hier. Mais j'ai, dès aujourd'hui, la tête beaucoup plus dégagée, et je compte bien d'ici quelques jours être débarrassé de cet importun visiteur.
Tous mes compliments pour la nouvelle xénie (1). Elle trouvera sa place dans mon dossier.
Les cabrioles que M. Posselt exécute devant le public (2) pourraient bien finir par enrichir Cotta ; car il m'écrit que ses frais sont dès à présent tout près d'être couverts.
(1) Elle était vraisemblablement jointe à la dernière lettre de Gœthe ; elle s'est perdue. On estime que ce devait être l'une des Prophéties de Bakis, dont la première idée vint à Gœthe à cette date (voir plus loin la lettre 411).
(2) Voir ci dessus la lettre 405.
On demande beaucoup ici si vous ne donnerez pas à Weimar l'opéra de Gotter, Vile hantée (1).
Ne consentiriez-vous pas, à présent que M. Hirt déflore jusqu'à un certain point votre article sur Laocoon, à donner l'article aux Heures?
Adieu. Amitiés de ma femme. — Sch.