Schiller a Gœthe
Iéna, le 21 septembre 1798.
Je n'ai pas reçu de lettre de vous avant-hier ; j'espère que ce n'est pas un indice fâcheux. Après une semaine passée auprès de vous, je me sens tout déshabitué de rester si longtemps sans rien savoir de vous.
Une nuit d'insomnie, qui est venue gâter toute ma journée, m'a empêché d'en finir aujourd'hui avec le Prologue ; au surplus, le copiste m'a fait faux bond. Je crois bien que, sous la forme que je lui ai donnée, cette peinture vivante d'un moment de l'histoire et de la vie de soldat à une époque précise peut fort bien se suffire à elle-même. Seulement, je ne sais pas au juste si tout ce que j'y ai introduit pour être complet sera possible au théâtre. C'est ainsi, entre autres choses, que j'y ai mis un capucin qui vient adresser un sermon aux Croates, icar je me suis aperçu que j'avais omis ce trait caractéristique du temps et du lieu. Mais, s'il faut le supprimer à la scène, je n'y vois pas d'inconvénients.
J'ai une lettre de Humboldt ; il se rappelle à votre souvenir. Il a bien reçu votre lettre et l'élégie (1), et il vous répondra incessamment. Il est très satisfait de ce que nous avons résolu pour son livre (2) ; mais il n'a qu'une médiocre confiance dans les destinées du volume, et, comme il est de plus timoré de sa nature, il n'en envisage pas la publication sans quelque inquiétude. Aussi a-t-il conseillé à Vieweg de ne pas tirer à plus de 500 exemplaires ; il faut espérer que son conseil ne sera pas suivi, car j'ai la certitude qu'on achètera le volume plus encore
(1) Euphrosynè; voir là-dessus les lettres 469 et 478.
(2) Voir ci-dessus la lettre 488.
qu'on ne le lira. Le poème (1) suffira, à lui tout seul, à le faire acheter.
Il me dit aussi quelques mots de Rétif (2), qu'il connaît personnellement, mais pas un mot de ses écrits. Il le rapproche, pour les manières et le caractère, de notre Richter, toutes particularités nationales mises à part (3). Pour ma part, ils réapparaissent au contraire comme fort dissemblables.
Pour en revenir à mon Prologue, j'aimerais bien qu'on donnât en même temps quelque autre drame qui fît l'affaire, mais non pas un opéra ; car je suis bien obligé d'y mettre beaucoup de musique : il commence et finit par un chant ; on aura une petite chanson vers le milieu, et tout cela fait bien assez de mélodie et d'harmonie ; le mieux serait de trouver une bonne pièce morale bien tranquille qui eût l'avantage, par contraste, de le mettre tout à fait en valeur, puisqu'il ne vaut vraiment que par sa grande intensité de vie.
Adieu. J'attends de vos nouvelles avec une extrême impatience. Mille amitiés à Meyer : auraitil la gentillesse de ne pas oublier la coupe? — Sch.