Gœthe a Schiller
Je ne veux, par le courrier de ce soir, que vous dire en quelques mots où nous en sommes, dans les grandes lignes.
Je fais faire deux copies du Prologue, identiques à celle que vous imprimez. J'y insère le couplet que j'ai modifié, et que vous avez admis.
J'en ai préparé, pour la représentation, une version quelque peu différente : j'ai éliminé les mimes et les ères (1), et, en revanche, j'y ai introduit en quelques endroits le nom de Wallenstein, pour qu'on se fasse tout de même jusqu'à un certain point une idée de ce que nous nous proposons. Quelle distance, de ce qu'on élabore amoureusement jusque dans le détail le plus minutieux, à part soi et entre amis, à ce qu'on est obligé de servir, banalement et publiquement, à une masse d'auditeurs qui ne vous sont de rien ! Il vous arrivera encore de faire là-dessus à l'occasion de votre pièce les expériences les plus extravagantes, et d'entendre tenir les propos les plus déconcertants.
Il faut d'ailleurs reconnaître que jusqu'à présent tout marche à souhait. La salle est charmante, et les gens, en majeure partie, s'en montrent satisfaits et ravis, si bien que les rares grincheux n'ont pas la tâche facile.
La pièce marche parfaitement. Nous avons eu aujourd'hui répétition sur la scène. Mais gardonsnous bien de toucher à quoi que ce soit. Chacun est si pénétré de la difficulté qu'il y a pour lui à être
(1) Aux vers 32, 41 et 50 du Prologue. La version amendée par Gœthe et récitée sur le théâtre n'a pas été conservée,
à la hauteur d'une tâche si nouvelle et si différente de ses tâches habituelles, qu'il s'accroche à son rôle aussi éperdument que le naufragé à sa planche, si bien qu'on le mettrait au désespoir si l'on ébranlait son point d'appui.
Tous mes efforts tendent à ce que chaque détail reçoive toute sa valeur et se raccorde exactement avec l'ensemble.
Ci-joint la chanson des soldats, qui ouvrira la pièce. Pour la musique, tout sera réglé demain matin, et je compte bien que bientôt nous serons au bout de nos peines (1).
Je ne veux pas vous bousculer, ni vous faire venir ici plus tôt qu'il n'est nécessaire, et, à l'heure qu'il est, je ne vois même pas qu'il soit encore probable que nous puissions jouer mercredi (2). Mais, sitôt que le Prologue et la pièce seront assez bien sus pour que vous puissiez prendre plaisir à les entendre, je vous expédierai un exprès. Tenez-vous donc prêt à vous mettre en route sur-le-champ.
Envoyez-moi le sermon du capucin dès qu'il sera terminé. Quant au reste, tout est en règle, et les copies dont je vous parlais au début de cette lettre partiront demain soir à l'adresse de Schroder et de Posselt.
D'autre part, j'ai esquissé à grands traits, sans attendre la première, un compte-rendu de la représentation et de l'impression produite par la pièce, et il suffira de quelques bonnes heures de travail pour le mettre au point. Puisque j'ai pris mon parti de m'aventurer sans vergogne sur l'océan de l'effronterie, nous verrons bien s'il se trouvera quelqu'un qui soit de taille à nous rendre des points.
Tenez-vous donc tranquille jusqu'à l'arrivée de
(1) Gœthe joue ici sur un vieux proverbe allemand qui revient à notre : « A chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. »
(2) 10 octobre.
230 7 OCTOBRK 1798
mon messager. Si la journée de demain me donnait clairement à penser qu'il nous faut renoncer à mercredi, vous en seriez avisé mardi par un exprès.
Je puis d'ailleurs vous donner l'assurance que, pour l'essentiel, vous avez parfaitement réalisé vos fins : les quelques personnes qui ont entendu la pièce ont la ferme conviction, tout comme les acteurs eux-mêmes, qu'ils savent à présent à quoi s'en tenir, ou peu s'en faut, sur la physionomie réelle de cette époque.
Adieu, et travaillez de toutes vos forces.
Pour ce qui est des gravures, Meyer fera de son mieux ; la fatalité veut que cette sorte de choses soit perpétuellement condamnée à être exécutée dans la précipitation. Faites mes amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 6 octobre 1798. — G.