Goethe a Schiller
Il est fort possible que j'aie eu comme un vague sentiment analogue au vôtre, car, au moment d'expédier le petit article, je me suis demandé s'il ne vaudrait pas mieux y apporter les changements nécessaires et le donner à la Gazette littéraire, ou bien le mettre de côté et réserver le sujet pour les Propylées. Mais le sort en est jeté ; qu'il aille donc faire sa partie dans ce menu bigarré, où l'on n'attend pas des plats qu'ils se suivent avec une logique rigoureuse.
Boufflers (1) ne m'a pas moins plu qu'à vousmême, de la même manière et sous les mêmes réserves ; en revanche, il n'a pas reçu, autant que j'aie pu m'en rendre compte ici, un accueil très chaud de la part des Français et des gens de distinction, et pourtant, c'est. bien à leur intention qu'il a écrit. Mais citez-moi un public sur lequel un écrivain puisse compter en toute assurance?
L' Anthropologie de Kant (2) est pour moi un livre très précieux, et le sera plus encore par la suite, lorsque je pourrai y revenir à maintes reprises et le déguster à doses moins massives ; car, en somme, à le prendre d'un bloc, il n'est pas d'une lecture réconfortante. A s'envisager sous ce point de vue, l'homme s'apparaît à lui-même comme étant perpétuellement en un état pathologique, et, comme personne, à en croire le noble vieillard, ne saurait être véritablement raisonnable avant la soixantaine révolue, c'est une bien mauvaise plaisanterie que d'avoir à se dire en attendant cet âge-là, tout au long de ses jours, qu'on n'est qu'un fou. Pourtant, à condition de choisir une heure de bonne disposi-
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Elle venait de paraître à Kônigsberg.
tion pour en lire quelques pages, on ne peut manquer d'être ressaisi à chaque fois par l'intelligence et l'esprit avec lesquels le sujet y est traité. Au reste, j'ai horreur de tout ce qui se borne à m'instruire, sans enrichir ma capacité d'action ou sans me procurer un surcroît immédiat de vie.
Je ne puis guère plus que vous me féliciter de l'état où je me sens au cours des journées présentes. La vérité, c'est que, ce qu'il faudrait par un temps pareil, c'est habiter une grande ville, où l'on se sentirait stimulé du dehors, et où l'on s'oublierait soi-même.
Les besognes serviles n'avancent pas, et les travaux intellectuels avortent. Rien qu'à en juger d'après la présente lettre, je m'aperçois que je ne tiens pas mes idées en main comme à l'ordinaire.
Je vais demander aux gens de Francfort ce qu'ils comptent faire au sujet de votre Wallenstein,
Nous attendons notre duègne (1) pour la première moitié du mois prochain. Adieu, et portez-vous bien, en attendant des jours meilleurs. Je vais tâcher encore de me libérer de bon nombre de menues occupations, pour qu'il y ait moyen, après le jour de l'an, de se mettre enfin à quelque chose qui compte vraiment. — Weimar, le 19 décembre 1798. — G.
Iéna, le 22 décembre 1798 (2).
J'ai une extrême envie de lire Y Anthropologie de Kant. L'insistance avec laquelle il revient toujours et partout sur la portion pathologique de la nature humaine — prédilection qui est peut-être
(1) Mme Teller. Voir la lettre précédente.
(2) La lettre de Schiller est datée par erreur du 21, ainsi que le prouve l'allusion faite vers la fin de la lettre « au jour le plus court de l'année, heureusement franchi ».
de circonstance dans une anthropologie — fait qu'on en est comme obsédé dans tout ce qu il écrit, et c'est là ce qui donne à sa philosophie pratique cette teinte générale si morose. Il est singulier et il est lamentable que cette âme candidement joyeuse ne soit pas parvenue à dégager complètement ses ailes de la boue de l'existence, et n'ait même pas su vaincre, par exemple, certaines obsessions attristantes qui remontent au temps de la jeunesse. Il reste malgré tout en lui au fond, tout comme chez Luther, quelque chose qui fait songer à un moine qui aurait sans doute forcé les portes de son couvent, mais qui aurait été impuissant à en effacer totalement l'empreinte.
Je crois volontiers que les aristocrates ne doivent pas être particulièrement chauds pour un écrit comme celui de Boufïlers (1). Ils supporteraient une dose infiniment plus forte de vérités si elles sortaient de la bouche et de la plume d'un écrivain roturier. Mais il en a toujours été ainsi, et l'Eglise aussi a toujours eu plus de haine pour un chrétien hérétique que pour l'incroyance d'un athée ou d'un païen.
N'avez-vous plus travaillé du tout, de tous ces temps-ci, à votre système des couleurs? C'est une raison de plus pour me faire envisager avec joie l'idée d'aller m'installer auprès de vous, afin de faire avancer ce sujet de quelques pas. Je ne vois guère Schelling qu'une fois la semaine, et c'est le plus souvent — je le confesse à la grande confusion de la philosophie — pour faire avec lui une partie d'hombre. Comme je n'ai absolument pas d'autre distraction en ce moment, celle-là, je le reconnais m'est devenue presque un besoin, mais j'avoue qu'i est triste de n'avoir rien de plus intelligent à fairr ensemble. Mais, sitôt que j'aurai enfin si peu que ce soit la tête hors de l'eau, je suis résolu à tirer meilleu
(1) Voir les deux lettres précédentes.
parti de lui. Il continue d'être aussi peu communicatif et aussi énigmatique que jamais.
Voilà encore une fois un très long temps que je suis sans nouvelles des amis absents. J'espère bien que Humboldt ne s'est pas trouvé dans le nombre des étrangers qui viennent d'être arrêtés à Paris (1).
J'avais songé à vous prier d'obtenir du duc qu'il me permette d'occuper pendant trois ou quatre semaines, lorsque j'irai à Weimar, le logement qu'habitait Thouret (2). Ma belle-sœur ne peut guère en ce moment loger ma femme ni les enfants, et je ne voudrais pourtant pas être si longtemps séparé des miens, ni vous être à charge pour une aussi longue durée. Je sais bien que nos relations mutuelles s'en trouveraient un peu contrariées, mais il suffirait de trouver une combinaison, et l'on s'arrangerait. Je vous demande donc votre avis làdessus. Je songerais à vous arriver d'ici une douzaine de jours.
C'est à peine si je constate un léger progrès dans ma besogne, car, en retouchant les derniers actes en vue de la scène, je me suis heurté à bien plus de difficultés que je ne m'y attendais, et ce genre de travail est prodigieusement pénible (3) et long.
En attendant, je vous félicite d'avoir enfin derrière vous le jour le plus court de l'année, qui, d'ordinaire, marque une époque dans le cours de votre existence.
Adieu, et recevez nos amitiés cordiales à tous deux. — Sch.
(1) Les arrestations d'étrangers ou de prévenus d'émigration par la police de Paris étaient presque quotidiennes alors (par exemple le 27 novembre). Humboldt ne fut pas molesté.
(2) Durant son séjour à Weimar, Thouret occupait quelques pièces du château.
(3) « Pénible » en français dans le texte.