Schiller a Gœthe
Iéna, le 18 décembre 1798.
Bien que je pusse, sans l'ombre d'une réserve, souscrire à tout le bien que vous dites de notre poète populaire, pour les détails comme pour l'ensemble, il n'en est pas moins vrai que je ne puis me défendre de trouver qu'il y a quelque chose d'un peu choquant à attirer les yeux sur lui en un lieu aussi public qu'est la Gazette universelle; car il faut désespérer une fois pour toutes de rencontrer là le moindre sens de ce qui fait le mérite de sa forme, et, par suite, ce qu'il y a de menu et de trivial dans ses sujets heurtera toujours le bel esprit de ces messieurs et de ces dames qui se piquent de délicatesse, et s'offrira comme une cible aux mauvais plaisants. C'est du moins le sentiment que j'éprouve lorsque, tout en lisant votre compte-rendu, je me représente le public aux mains de qui il doit venir, et je suis
(1) Goethe songeait à faire imprimer les Propylées à Iéna, chez Gàdicke.
très porté à croire que c'est une règle de prudence fort acceptable que de ne pas aller heurter les sensibilités, lorsqu'il n'y a pas place aux raisons démonstratives, et qu'il ne peut être question de forcer rationnellement la conviction. Le cas serait tout autre, si ce même compte-rendu devait paraître dans un journal littéraire, où l'on a le droit et le devoir de ne rien taire et de fournir le détail de ses preuves. Dans un journal politique, au contraire, il n'y a place que pour ce dont on peut présumer que la généralité du public y trouvera intérêt, en d'autres termes, non pas pour ce qui devrait plaire, mais, comme le dit Boufïlers (1), pour ce qui plaît effectivement.
J'ai eu grand plaisir à lire ce Boufïlers ; c'est parfaitement écrit et on y rencontre des observations charmantes, où le fond est à l'égal de la forme. Il y a là, j'en conviens, quelque peu d'étroitesse et de pénurie. Et, lorsqu'il daigne, en passant, s'apercevoir, à propos de l'hospitalité (2), qu'il existe des Allemands, l'effet est du dernier ridicule, car il est trop clair qu'il ne fait que leur jeter un pourboire, et que le cœur n'y est pas.
Voici donc que Garve (3), à ce que l'on dit, est mort à son tour. Encore un de moins de l'âge d'or de la littérature, comme ne manquera pas de nous dire Wieland (4).
Le Journal de Niethammer vient d'être interdit en Saxe électorale (5).
(1) Boufïlers, émigré de France, et accueilli avec faveur à la cour de Prusse, avait prononcé à l'Académie des sciences de Berlin, le 9 août 1798, un Discours sur la littérature, auquel Schiller fait allusion.
(2) « Hospitalité », en français dans le texte.
(3) Le philosophe silésien Garve était mort le 1er décembre.
(4) Voir ci-dessus la lettre 382.
(5) La revue de Niethammer et de Fichte venait d'être interdite pour avoir publié des articles de Fichte et de Forberg, jugés irréligieux. La cour de Saxe adressa une
18 DECEMBRE 1 7f*S 267
Le devis de l'imprimeur Gâdicke me paraît très raisonnable (1) ; je doute fort que Cotta puisse établir le travail à meilleur compte.
Vous m'obligeriez infiniment si vous vouliez bien informer prochainement les Francfortois que la trilogie de Wallenstein est à leur disposition moyennant 60 ducats. Car j'aimerais bien à savoir sans tarder s'il y a encore lieu, oui ou non, d'en faire une édition pour l'empire, étant donné que Kotzebue s'obstine à ne plus répondre, et est probablement en effet sous les verrous (2). Mon Wallenstein restera inédit toute l'année 1799, on peut en donner également l'assuran ce aux gens de Francfort.
Ne savez-vous pas encore avec certitude si vous aurez pour le mois prochain la duègne que vous attendez de Ratisbonne (3)?
Le travail n'a tous ces jours derniers que fort médiocrement avancé. L'ignoble temps qu'il fait, que d'ordinaire je ne supporte pas trop mal, m'a cette fois péniblement éprouvé, et le lamentable aspect du ciel et de la terre suffît à déprimer l'âme.
Adieu ; portez-vous aussi bien qu'il est possible de se porter en cette saison. Nous vous envoyons tous deux nos cordiales amitiés. — Sch.
plainte au gouvernement de Weimar, et les États de Thuringe entamèrent contre Fichte une série de procédures vexatoires qui aboutirent à sa révocation.
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Kotzebue, qui dirigeait le théâtre de Vienne, avait écrit à Schiller le 3 novembre en vue d'une représentation de Wallenstein qui serait donnée à Vienne, et Schiller lui avait répondu le 16 novembre, en attirant son attention sur l'opposition probable de la censure viennoise. Peu après, le bruit courut que Kotzebue avait été révoqué et arrêté.
(3) Mme Teller, l'actrice de Ratisbonne, avait été engagée pour la pièce de Schiller. Gœthe lui confia le rôle de la comtesse Terzkv.