Schiller a Gœthe
Iéna, le 24 décembre 1798.
Je m'assieds à ma table, le cœur singulièrement allégé, pour vous informer que les Piccolomini viennent, à l'instant même, de partir à l'adresse d'Iffland. Il m'a, dans sa lettre, si fort harcelé et pressé de me hâter, que j'ai pris aujourd'hui tout mon courage à deux mains, installé trois copistes
(1) 26 décembre.
(2) « Actrice », en français dans le texte. Mme Teller devait d'abord, dans l'intention de Gœthe, avoir ce rôle. Voir ci-dessus les lettres 551 et 552.
(3) Anniversaire de la duchesse Louise.
l'un à côté de l'autre, et — à l'exception de l'unique scène du cabinet d'astrologie, que je ferai suivre — mis vraiment le point final à l'ouvrage. J'ai été secondé par une disposition d'esprit particulièrement heureuse et par une bonne nuit complète de sommeil, et je crois pouvoir affirmer que cette précipitation n'a eu aucune fâcheuse conséquence pour le travail. Mais il est peu probable qu'à trente milles à la ronde, une veillée de Noël ait été employée dans de pareilles conditions, je veux dire dans une pareille hâte fiévreuse et dans l'angoisse que me donnait la terreur de ne pas en venir à bout. Ifïland m'a représenté la situation critique où il se trouverait s'il n'avait, pour les deux mois prochains, qui sont la saison théâtrale proprement dite, rien qui lui permît de compenser les opéras qui sont donnés gratuitement, étant donné que, comptant sur ma pièce, il ne s'était pas préoccupé de se procurer autre chose, et il m'a déclaré que, si je tardais, ce serait pour lui une perte de quatre mille écus.
Je vais employer cette semaine à faire copier comme il faut l'exemplaire de la pièce qui est destiné à notre théâtre de Weimar, et à réfléchir encore à ma scène d'astrologie, après quoi, la semaine prochaine, vers le 2, si les conditions climatériques et mon état de santé le permettent, vous me verrez arriver.
Comme je ne sais pas au juste si une certaine somme que j'attends me rentrera en temps utile, je ne me laisserai pas arrêter par ce motif, et, comptant sur l'espoir de pouvoir vous emprunter en cas de besoin ce qui me serait nécessaire, je ferai néanmoins mes malles.
Je vous suis sincèrement reconnaissant de la gentillesse que vous mettez à me procurer le logement.
Mon beau-frère pourra sans difficulté se dessaisir
à mon profit des meubles (1) nécessaires, du moins du mobilier de bois, mais il n'a pas de lits disponibles, et, si vous pouvez donc me prêter quelque chose en ce genre, j'aurai d'autant moins de choses à emporter d'ici.
Pour ce qui est de nos relations, avec l'aide d'un fiacre on trouvera bien le moyen de se tirer d'affaire.
Et maintenant, je vous dis adieu pour aujourd'hui. J'éprouvais le besoin de soulager mon cœur et de vous informer tout de suite de cet événement (2) qui vient de survenir dans mes affaires. Ma femme vous fait mille amitiés. — Sch.