Schiller a Gœthe
Iéna, le 1er mars 1799.
Après huit semaines d'interruption, il faut donc que la messagère se remette à pratiquer entre nous I le va-et-vient épistolaire. Tout m'apparaît dans un |
(1) De la Mort de W allenstein. — Gœthe était arrivé à I Iéna avec Schiller le 7 février, pour y séjourner jusqu'au 28. | Leurs entretiens portèrent sur la troisième partie de la trilogie, sur divers sujets dramatiques, et en particulier sur Marie Stuart, et sur la théorie des couleurs.
(2) Une lettre d'Iffland, datée du 10, avait informé Schiller que la cour et la haute armée prussiennes s'opposaient à la représentation du Camp de W allenstein, qui se trouvait rendue impossible, ou du moins ajournée.
recul beaucoup plus lointain que n'est la réalité. Les affaires de théâtre, le contact plus intense avec la vie extérieure, la durée continue de notre communauté d'existence, toutes ces causes réunies ont, dans ces derniers temps, transformé considérablement ma personne intérieure, et, le jour où je serai délivré du lourd fardeau de mon Wallenstein, je me sentirai un homme totalement renouvelé.
J'ai reçu de Kôrner une lettre que je vous communique ci-joint. Vous verrez que le livre de Humboldt (1) n'a pas eu l'heur de lui plaire, à lui non plus ; il faut absolument qu'on en publie n'importe où un extrait convenablement composé, pour mettre en circulation ce qu'il y a de bon et de précieux dans ses idées. Il faut d'ailleurs se féliciter que vous n'ayez pas compté sur Humboldt pour les Propylées, car on s'aperçoit aujourd'hui à quel point, en dépit de tout ce qu'il a de pénétration et de culture intellectuelle, il échoue à s'attacher le lecteur. Il est frappant de constater comment, dans son effort pour échapper à la platitude et à la légèreté dilettantesque qui est la marque constante des écrivains de qualité, il a pu glisser à cette sécheresse de manière.
J'ai reçu aujourd'hui une lettre de Mme de Schimmelmann (2) qui me fournit une occasion fort opportune d'accrocher l'affaire que vous savez. Elle m'a appris de plus, ce qui ne m'a pas médiocrement surpris, que le Camp de Wallenstein est parvenu à Copenhague, et la preuve en est qu'on en a donné lecture chez les Schimmelmann, et même qu'un certain nombre d'amis proches Font représenté le jour de la fête de son mari. Je ne sache pas qu'il ait pu y parvenir autrement que de Weimar,
(1) Sur Hermann et Dorothée; voir ci-dessus les lettres 462 et suivantes.
(2) Il a déjà été question de ces amis danois dans la lettre 243. On ne sait de quelle affaire il s'agissait ici.
et je crains fort que ce ne soit un nouveau trait d' Ubique (1). Ayez donc la bonté de faire une enquête là-dessus, et surtout, faites-moi l'amitié de garder chez vous le manuscrit des Piccolomini, car il serait par trop désagréable que tout cela s'en allât courir le monde. Je me refuse à soupçonner Ifïland en aucune façon. Ubique a tout dernièrement maquignonné à Copenhague, et il faut tout redouter de son indiscrétion.
Il ne m'est pas possible de vous en écrire davantage aujourd'hui : la poste me presse, et il faut encore que je règle son compte à Ubique (2). Adieu ; mille amitiés à Meyei\ Ma femme vous fait ses compliments les plus cordiaux ; elle a été hier voir jouer la comédie chez les Loder (3), et elle s'y est très bien amusée. — Sch.