‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 168 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Votre lettre m'a été remise très tard hier soir, et je vous réponds aujourd'hui même, pour rétablir les communications régulières entre nous.

Je suis heureux que l'hiver vous ait été, dans l'ensemble, si clément, alors qu'il s'est bien mal comporté envers moi. Il est incontestable qu'à nous deux nous avons, à différents égards, avancé d'une bonne étape, et j'espère que la bonne saison nous rendra la disposition d'esprit favorable qui nous permettra d'en faire passer la preuve dans les faits.

La lettre de Korner me laisse une impression

(1) C'est-à-dire de Bôttiger (voir ci-dessus la lettre 431). Il est en effet établi que l'indiscrétion provenait de lui.

(2) Bôttiger venait de publier, dans le Journal du luxe et des modes, un long compte-rendu de la première des Picculomini qui n'était pas de nature à plaire à Schiller.

(3) Une comédie de salon dont Gœthe avait dirigé la répétition générale.

d'étrangeté, et d'ailleurs, d'une manière générale, tout ce qui porte la marque d'un individu est bien étrange. Personne n'est apte à se retrouver ni en soimême ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d'araignée, à s'installer au beau milieu, et à agir de là. Tout cela contribue à me ramener de jour en jour davantage à faire usage de mes facultés poétiques. C'est dans la production poétique qu'on trouve à se satisfaire le mieux soi-même, et c'est là qu'on trouve du même coup le meilleur moyen de se tenir en étroite liaison avec les autres hommes.

Je vais faire faire une enquête rigoureuse au sujet du Camp de Wallenstein. Votre hypothèse ne me paraît que trop fondée. En ces temps glorieux où la raison ne cesse d'étendre davantage son sublime empire, il n'est pas de jour où l'on n'ait à constater, de la part des personnages les plus considérés, quelque infamie ou quelque absurdité.

Je pousse ici mes affaires et mes occupations de manière à me libérer aussi prochainement que possible. Je suis d'ailleurs dans les pires dispositions d'humeur, et tout indique qu'elles ne s'amélioreront pas que je n'aie pu conduire à bonne fin quelque nouveau travail qui compte.

Adieu, faites mes amitiés à votre chère femme, et appliquez-vous de toutes vos forces ; quant à moi, je prévois à n'en pas douter que je n'aurai pas le moindre instant de contentement jusqu'au jour où je me retrouverai tout proche de vous, et où il me sera possible de m'employer à quelque travail qui me plaise. D'ici l'été, il fauc absolument que j'invente un moyen, quel qu'il soit, de retrouver enfin quelque bonne humeur, chose qui m'a complètement fait défaut tout au long de la mauvaise saison. — Weimar, le 3 mars 1799. — G.

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