‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 169 sur 230 · Schiller a Gcethe · texte numérisé non relu

Schiller a Gcethe

Iéna, le 5 mars 1799.

Il m'a été fréquemment douloureux, au cours de cet hiver, de vous trouver l'humeur moins sereine et moins vaillante qu'à l'ordinaire, et c'est la raison pour laquelle j'aurais tant souhaité d'avoir moimême un peu plus de liberté d'esprit, pour pouvoir vous être d'un plus grand secours. Que voulez-vous, la nature vous a mis au monde pour produire, et tout autre état vous est contraire, lorsqu'il vient à durer. Il ne faut plus permettre qu'il se produise dans votre activité poétique une interruption aussi longue que celle-ci, et vous avez le devoir de prendre à cet égard une résolution énergique, et de faire une bonne fois acte de volonté. Rien que cela m'avait fait accueillir avec enthousiasme votre idée d'un poème didactique (1) : une occupation de ce genre aurait l'avantage de jeter un pont entre vos travaux scientifiques et vos facultés poétiques, et vous rendrait plus facile la transition qui, à l'heure présente, paraît être l'unique chose qui vous tasse défaut.

Au reste, lorsque je songe à la masse d'idées et d'images que vous auriez à votre disposition pour les i poèmes que vous entreprendriez, et qui sont déposées dans votre imagination, si vivantes qu'il suffît i d'une simple conversation pour les faire jaillir, je ne parviens pas à comprendre que votre activité puisse chômer jamais, ne fût-ce qu'un instant. Un j seul d'entre tous vos projets suffirait à occuper, sans arrêt la moitié de l'existence d'un autre que

(1) Cette idée travaillait Goethe, de temps à autre, depuis i l'été précédent et, en janvier, la lecture du Lucrèce de I Knebel l'avait stimulée en lui, passagèrement.

vous. Mais ici encore se trahit votre réalisme : alors que nous autres nous nous contentons d'idées et y trouvons de quoi nous occuper, vous, au contraire, vous n'êtes satisfait que le jour où vos idées ont pris corps.

Le printemps et l'été vont mettre bon ordre à tout cela. Après ce long arrêt, la détente n'en sera que plus féconde, surtout si vous vous décidez à vous mettre immédiatement à ce chant de votre Achilléide, qui donnera en vous le branle à un monde. J'ai toujours vivant dans ma mémoire le souvenir de cet entretien où vous m'avez exposé le contenu de ce premier chant, et je n'oublie pas non plus l'expression de flamme claire et de vie florissante qui, à cette occasion, illuminait tout votre être.

Ci-joint une nouvelle lettre d'Ubique (1). Il est donc définitivement impossible que cet homme se retienne de se mêler des affaires (2) des autres. Et quelle terrible niaiserie dans ce qu'il dit de Wallenstein et des rôles féminins de la pièce ! Je n'ai pas la moindre envie de faire cadeau de ma pièce uniquement pour apaiser la pique qui divise Schiôder et les acteurs de Hambourg.

Opitz (3) désire avoir les drames pour la scène

de Leipzig. Ayez donc la bonté de m'envoyer par

la messagère les Piccolomini, dont votre théâtre

n'a pas besoin pour le moment. Il faut que j'en fasse

-prendre copie.

Je n'ai pas encore reçu de nouvelles directes d'Ifîland, mais j'ai appris par voie indirecte que, pour sa première représentation, il a donné les Piccolomini dans la version intégrale, qu'elle s'est prolongée

jusqu'à dix heures et demie, et que, pour la seconde,

(1) Bôttiger engageait Schiller à communiquer son Wallenstein à l'acteur Schrôder, pour l'attirer ainsi à Weimar.

(2) « Affaires » en français dans le texte.

(3) Opitz était alors directeur du théâtre de Dresde.

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