Schiller a Gœthe
Iéna, le 2 janvier 1798.
Il est, je veux l'espérer, de bon augure pour moi que la première lettre que je date de la nouvelle année soit pour vous. Que le destin vous soit aussi propice au cours de l'année qui vient qu'il l'a été au cours des deux dernières, je ne vois rien de mieux à vous souhaiter. Et pour moi, puisse-t-elle me donner la joie d'exprimer en une œuvre, dans sa plus pure essence, ce qu'il y a de meilleur dans ma propre nature, ainsi que vous avez su faire pour la vôtre.
Votre manière à vous, votre balancement alternant de la réflexion à la création, a vraiment de quoi inspirer non moins d'envie que d'admiration. Chez vous, ces deux fonctions sont nettement séparées, et c'est précisément pour cette raison qu'elles s'exercent l'une et l'autre, comme des fonctions véritablement distinctes, dans des conditions de pureté parfaite. Aussi longtemps que vous produisez, vous demeurez positivement dans l'ombre,
et toute lumière reste enfermée en vous-même, et puis, sitôt que vous vous mettez à réfléchir, la lumière intérieure rayonne hors de vous, et vient illuminer les objets extérieurs, pour votre propre regard et pour celui d'autrui. Chez moi, au contraire, les deux formes d'action s'exercent conjointement, ce qui parfois est loin d'être à l'avantage du résultat obtenu.
J'ai lu l'autre jour dans la Gazette de Nuremberg (1) un compte-rendu de Hermann et Dorothée qui me prouve une fois de plus que les Allemands ne sont vraiment capables de goûter que ce qui a le caractère de la généralité, ce qui relève de l'entendement abstrait, ce qui est empreint de moralité. Le jugement qui s'y énonce atteste infiniment de bonne volonté, mais il n'y a ni ombre d'un sentiment quelconque de la poésie, ni rien qui témoigne que Tauteur ait aperçu le moins du monde l'architecture poétique de l'œuvre entière. Le brave homme n'a d'yeux que pour certains passages qu'il considère isolément, et surtout pour ceux qui ont un accent de généralité et de largeur imprécise, et qui parlent au cœur.
Avez-vous jamais eu entre les mains le livre bizarre de Rétif, le Cœur' humain dévoilé (2), ou en auriez-vous entendu parler? Je viens de lire ce qui en a été publié, et, en dépit de tout ce qu'il y a là de choses choquantes, de vulgarités grossières et de parties répugnantes, j'y ai pris grand plaisir. Car il ne m'était encore jamais arrivé de me trouver en présence d'un tempérament aussi
(1) Dans le numéro du 12 décembre 1797.
(2) Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, publié par lui-même, parut à Paris de 1793 à 1797. Schiller tenait sans doute l'exemplaire de Mme de Stein. Le duc Charles- Auguste l'avait lu dès le printemps de 1797, et en avait parlé à Goethe dans une lettre du 22 mars. Jean-Paul prétend aue Schiller manifesta l'intention de se rendre à Pari» pour faire la connaissance de Restif de la Bretonne ; mais tout porte à croire qu'il ne faut voir là qu'une plaisanterie.
sensuel, et il n'est pas possible de ne pas prendre intérêt à la profusion variée des personnages, surtout féminins, que l'on rencontre chemin faisant, à la vie et au réalisme des descriptions, à la peinture saisissante des mœurs, et au tableau qu'il trace du caractère français chez une certaine classe du peuple. Pour moi, qui ai si rarement l'occasion d'aller puiser au monde extérieur et d'observer les hommes dans leur action vivante, les livres de ce genre — et Cellini est du nombre — ne laissent pas d'avoir un prix inestimable.
J'ai lu ces jours derniers, avec une joie sans mélange, dans le supplément littéraire de la Gazette littéraire, le manifeste par lequel le jeune Schlegel déclare que dorénavant il n'a plus rien de commun avec l'éditeur du Lycée (1). Notre prophétie voyait donc juste, lorsque nous annoncions que cette association ne serait pas de longue durée !
Adieu ; je m'en tiens là pour aujourd'hui ; j'espère que demain m'apportera la date précise de votre prochaine venue. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. Je compte bien que nous reverrons bientôt Meyer chez nous, au moins pour une journée. — Sch.
Je suis très heureux d'aborder la nouvelle année dans un accord si proche avec vous, et mon unique souhait est que nous ne tardions pas à nous revoir, et à vivre ensemble quelque temps de suite. J'aimerais à vous faire part de bon nombre de choses et à vous les confier, en sorte d'amener plus promptement à maturité une étape nouvelle de ma pensée et de ma production poétique.
(1) Reichardt ; il publiait depuis 1797 le Lycée des beauxarts. La déclaration de rupture de Frédéric Schlegel avait paru le 16 décembre dans le n° 163 de la Gazette littéraire.
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J'aurai beaucoup de joie à voir quelque chose de votre Wallenstein; ma sympathie active pour votre personne y puisera un nouvel aliment. Je ne souhaite rien plus ardemment que de vous voir achever cette œuvre au cours de cette année.
Je comptais vou8 arriver dès dimanche prochain (1) ; mais il semble qu'un nouvel empêchement veuille venir se mettre à la traverse ; j'y verrai plus clair samedi. Vous recevrez ce jour-là une copie d'un vieil entretien entre un lettré chinois et un jésuite (2) ; le Chinois parle le langage de l'idéalisme constructif et le jésuite s'y exprime en parfait reinholdien. Cette trouvaille m'a incroyablement diverti, et m'a donné une idée fort avantageuse de la subtilité d'esprit des Chinois.
Le livre de Rétif (3) ne m'est pas encore tombé entre les mains ; je vais tâcher de me le procurer.
Si c'était l'essentiel pour nous autres poètes, comme pour les prestidigitateurs, que nul ne pût deviner comment nous nous y prenons pour réussir tel tour de notre façon, il faut convenir que nous aurions partie gagnée ; et d'ailleurs on peut toujours compter sur la réussite lorsqu'on ne répugne pas à duper le public en faisant mine de nager avec le courant. Je me suis amusé, dans Hermann et Dorothée, à fournir aux Allemands, pour ce qui est du sujet, un plat à leur goût, et voici qu'ils s'en montrent satisfaits au plus haut point. Je me demande à présent s'il ne serait pas possible d'écrire une pièce de théâtre qui fût conçue dans le même
(1) 7 janvier.
(2) Il s'agit d'un conte emprunté au livre d'Erasmus Francisci publié à Nuremberg en 1670 : Miroir poli de neuf de l'histoire, de l'art et des mœurs de peuples étrangers.
(3) Il semble pourtant qu'il l'ait connu dès cette date, car il l'avait recommandé à K orner dans un passage (supprimé à la mise au net) de la lettre qu'il lui avait écrite le 8 décembre 1796, et le duc de Weimar lui en avait parlé avec éloges au printemps de 1 797.
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esprit : tous les théâtres s'empresseraient de vouloir la jouer, et il ne se trouverait personne qui ne la déclarât excellente, sans que ce dût être nécessairement l'avis de l'auteur lui-même.
Remettons ce sujet, et bien d'autres encore, au moment où nous nous retrouverons réunis. Combien je désirerais que vous fussiez ici ces jours-ci, pour voir en une même heure, et pour ainsi dire l'un auprès de l'autre, d'une part un des plus énormes monstres qu'ait mis au monde la nature organique, je veux dire un éléphant (1), et d'autre part la plus gracieuse figure que l'art ait réalisée, je veux dire la Madone florentine de Raphaël (2).
J'emporterai avec moi les Idées pour servir à une philosophie de la nature, de Schelling (3) ; elles nous fourniront matière à plus d'un entretien.
Adieu, portez-vous bien, et faites de ma part beaucoup d'amitiés à votre chère femme.
Frédéric Schlegel, qui se trouve en ce moment à Berlin, où se publie le Lycée, a fait imprimer dans un numéro de cette revue, un jour qu'on était à court de copie, et sans que Reichardt en eût eu connaissance, un article enragé (4), où il prend à partie Voss, et d'autres encore ; sur quoi les deux nobles compères se sont brouillés. — Weimar, le 3 janvier 1798. — G.
(1) Une ménagerie exhibée alors à Weimar offrait à la curiosité générale quelques éléphants, un certain nombre d'animaux sauvages, et de magnifiques perroquets.
(2) La Vierge à la chaise du palais Pitti, que Meyer avait copiée à Florence.
(3) Le volume venait de paraître à Leipzig à la fin de 1797.
(4) Les Fragments critiques de Frédéric Schlegel attaquaient violemment, sous une forme ironique, la traduction d'Homère, de Voss.
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