‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 3 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 5 janvier 1798.

Mes propriétaires (1) ne peuvent assez se louer de l'accueil cordial qu'ils ont reçu de vous, et des belles choses qui leur ont été montrées. J'admire vraiment la chaleur avec laquelle le vieux monsieur parle de ces œuvres d'art, et notre artiste (2) a toutes raisons d'être fier de l'impression qu'il a su produire sur un homme de ce calibre.

Je suis très peiné que votre venue ici se trouve ainsi retardée, car une de vos précédentes lettres me donnait à compter fermement sur vous dès la Noël. Entre temps, j'ai avancé de quelques pas dans mon travail (3), et je suis en mesure de vous en faire voir quatre fois plus que l'étendue du Prologue (4), bien que je n'aie encore pas écrit une seule ligne du troisième acte.

A présent que la partie terminée est là sous mes yeux, mise au net par une main autre que la mienne, et qu'elle est plus vraiment détachée de moi, elle me donne une joie véritable. J'ai l'impression qu'il saute aux yeux que je me suis surpassé moi-même, et je le dois à mon intimité avec vous, car, seuls, le contact prolongé et fréquemment réitéré avec une nature d'esprit si différente de la mienne et que je puis considérer à distance comme une réalité objective, et puis le mouvement intense qui me porte vers^elle et le double effort que j'applique à la contempler et en même temps à l'assimiler en pensée,

(1) Les propriétaires de la maison de ville qu'habitait Schiller, Griesbach, professeur à l'Université, et sa femme, avaient rendu visite à Gœthe le 3 janvier.

(2) H. Meyer.

(3) Wallenstein.

(4) Le Camp de Wallenstein.

— seule cette heureuse circonstance pouvait me faire capable de reculer si loin, et en tous sens, les bornes de ma propre nature. Il me semble que la clarté et la tranquillité rassise qui sont le fruit d'un âge plus avancé n'ont pas été acquises aux dépens de la chaleur qui était le propre de l'âge plus jeune.

— Mais il serait plus convenable que j'attendisse de m'entendre dire tout cela de votre bouche, plutôt que de vous l'apprendre moi-même.

Je me le tiendrai désormais pour dit de ne plus jamais aller chercher mes sujets ailleurs que dans l'histoire ; choisir des sujets inventés à plaisir serait, pour l'homme que je suis, courir m'échouer sur un récif. Idéaliser le réel est une tout autre fonction que réaliser l'idéal, et cette dernière tâche est proprement de rigueur lorsqu'on a affaire à des fictions librement conçues. Mes capacités suffisent à animer une matière exactement définie et limitée, à lui communiquer de la chaleur, à la faire jaillir en quelque sorte, parce que la précision même d'un sujet de cet ordre tient en main les rênes de ma fantaisie et réfrène mon caprice.

Si je parviens à me concilier au moyen de quelques drames la faveur de notre public, j'aimerais bien ensuite me rendre coupable quelque jour d'une méchanceté bien noire, et exécuter un vieux projet que m'a suggéré jadis Julien l'Apostat (1). J'aurais là encore une fois un milieu historique très particulier et nettement défini, où je n'aurais pas trop de peine à cueillir un beau butin poétique, d'autant que l'intérêt puissamment dramatique du sujet ne manquerait pas de communiquer une intensité d'autant plus véhémente à la forme poétique dans laquelle il serait traité. Si le Misopogon de Julien ou ses lettres — en traduction, bien entendu — se

(1) Il songeait vraisemblablement à en faire le sujet d'une épopée.

trouvaient à la bibliothèque de Weimar, vous m'obligeriez infiniment en les apportant.

On dit que Charlotte Kalb est en effet en danger de devenir aveugle (1) ; elle serait terriblement à plaindre.

Adieu. Je joins à ma lettre celle que Kôrner m'écrit au sujet de votre Pausias. Ayez la bonté de me renvoyer la lettre de Humboldt (2) ; je voudrais y répondre lundi (3). — Sch.

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