Schiller a Goethe
Iéna, le 15 juillet 1799.
Il faut, à n'en pas douter, que quelque malin; génie s'amuse à contrarier toutes vos bonnes réso-i lutions et tous nos meilleurs espoirs pour cet été, alors qu'il s'annonçait si bien, maintenant surtout que nous sommes fort heureusement soulagés du souci de YAlmanach des Muses. Et dire qu'il y a des gens auxquels on n'arrivera même pas à faire comprendre combien est grand le sacrifice que vous consentez ! Pourtant, à la condition que vous vous rendiez libre tout de bon dans une quinzaine, et pour une période assez longue, on peut encore espérer faire quelque chose qui en vaille la peine.
Votre absence prolongée est cause que je ne reçois aucune impulsion du dehors, et que je vis uniquement absorbé dans mon travail. Avec nos philosophes (3), ainsi que vous le savez, l'unique ressource est de jouer aux cartes, et, avec les poètes, à ce qu'on me raconte, de jouer aux quilles : car
- (1) Il semble qu'il s'agisse des relations d'amitié avec les souverains prussiens.
(2) Quelques exemplaires du nouveau fascicule des Propylées.
(3) Schelling et Niethammer ; voir ci-dessus la lettre 594.
13 JTILLET 1799 353
on prétend que Kotzebue, qui d'ailleurs, pour le moment, est absent, s'est consacré ici uniquement à ce jeu de société.
Voyez donc à expédier sans tarder à Berlin un exemplaire des Propylées, pour qu'on en parle làbas, sans attendre qu'il y parvienne par la voie des libraires. Il faudrait vraiment tâcher de susciter des polémiques, si elles ne viennent pas toutes seules ; car c'est encore par le plaisir qu'ils trouvent au désagrément d'autrui qu'on prend le plus, sûrement les tjens. Aussi ne serait-il pas mauvais que, déjà dans l'annonce qu'on en fera dans le journal de Posselt (i), on insinuât que le Collectionneur a un caractère agressif.
N'avez-vous plus songé, tous ces temps-ci, au dilettantisme (2)? J'aimerais assez l'excitation que me donnerait cette sorte de sujet, et j'y contribuerais volontiers de mes propres réflexions, si j'avais sous les yeux ce que vous avez positivement de matériaux amassés. S'il en existe une copie dont vous n'ayez pas besoin, expédiez-la-moi donc.
Vous aurez peut-être appris que l'homme qui gère ici la poste, un nommé Becker, a la prétention d'empêcher les messagères d'exercer leur métier, si bien que ces femmes ne peuvent plus emporter de paquets, et ne se chargent plus que des lettr- s, qui sont aisées à dissimuler. Si seulement on pouvait leur rendre leur vieux gagne-pain ! Ce Becker est un triste personnage, et, sans parler même de toutes les vexations qu'il invente en sa qualité de directeur des postes, c'est un des pires spécimens de la canaille d'ici, par tout ce qu'il sème ici de désordre tapageur, et autres polissonneries.
Adieu ; tâchez que nous puissions encore tirer parti de ces deux semaines de juillet pour commencer
(1) La Gazette universelle; il n'y parut aucune annonce.
(2) Voir ci-dessu» la lettre 597.
à mettre sur pied, au moins partiellement, notre dilettantisme.
Ma femme vous envoie ses plus chaudes amitiés. — Sch.