Gœthe a Schiller
Si je veux être sûr d'arriver à vous écrire par la suite des lettres un peu étendues, il me faudra prendre soin d'écrire à l'avance, car les jours où, comme aujourd'hui encore, il me faut aller de bonne heure à la ville, il ne m'est pas facile de retrouver ensuite mes esprits.
Je crois bon de vous conseiller d'étoffer V Almanach autant que possible en y mettant du vôtre ; de mon côté, je ferai de mon mieux, et j'en prends l'engagement aussi fermement que l'on peut prendre des engagements de ce genre. Donnez aussi tout ce
que vous pourrez de Steigentesch, de Matthison, pour que V Almanach se rapproche de sa forme antérieure. Le poème (1), à mesure qu'on le considère plus attentivement, autorise de plus en plus à redouter qu'il ne porte pas largement sur le commun des lecteurs, quelque agrément qu'il puisse offrir à ceux qui ont un certain degré de culture. Les mœurs barbares qui en constituent le sujet, les mouvements tendres de sensibilité qui lui fournissent sa matière et la forme onduliste (2) dans laquelle il est traité impriment à l'œuvre dans son ensemble un caractère original et un attrait tout particulier, auquel il est nécessaire qu'on soit fait ou qu'on commence par se faire. Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que j'ai très peur pour les gravures. Notre homme (3) n'est pas autre chose qu'un pointilliste (4), et une accumulation de points ne suffît pas à faire une forme. On vous fera savoir très prochainement quelles seront les dimensions totales ; les deux premiers chants remplissent deux cahiers.
Je partage exactement votre manière de voir au sujet de la brusque attaque des Schlegel. Pour ce qui est de l'élégie, il aurait mieux fait de la diviser et d'en faire plusieurs, pour animer l'intérêt, it permettre au regard de l'embrasser plus aisénent.
Quant au reste, aux facéties, l'appât ne manquera pas d'attirer bon nombre de lecteurs, et a sensation qu'ils en attendent sera certainement )roduite. Ce qui fait malheureusement défaut à l'un t à l'autre des deux frères, c'est une certaine tenue ntérieure, qui leur donnerait de la consistance et de
(1) Les Sœurs rie Lesbos.
(2) Le mot est emprunté à la terminologie du Colléeionneur; voir ci-dessus la lettre 610.
(3) Le graveur qui exécuta les cinq compositions dessinées ar Meyer était un Leipzickois du nom de Bôttiger.
(4) Voir, pour ce terme, les lettres 636 et 610.
la fermeté. Un défaut de jeunesse n'est aimable qu'autant qu'il laisse place à l'espoir qu'il ne durera pas jusqu'à devenir un défaut de L'âge mûr. C'est grand dommage que la page écrite à l'adresse pie l'ami Bôttiger n'ait pas plus de fantaisie et d'éclat. Dans les autres pièces, il y a un certain nombre de trouvailles qui sont vraiment très bonnes. Au reste. le fait qu'on est avec eux en relations personnelles n'est nullement un sûr garant qu'on se tirera toujours de leurs mains sans être plumé une fois ou l'autre. Mais, dussions-nous avoir notre tour, jt leur pardonnerai toujours plus volontiers que je m pardonne leurs infâmes procédés aux maîtres-chanteurs du journalisme. Bôtliger, qui a poussé h canaillerie jusqu'à viser deux fois les Propylées sir la couverture bleue du Mercure, n'a que ce qu'il mérite, lorsque ceux-ci, les deux frères, se metten à l'écorcher vif> et il semble bien qu'ils grillen d'envie de recommencer, sitôt que sa peau aurj repoussé.
Ils auraient dû se dispenser de manquer comm< ils l'ont fait de respect à Wieland (1). Je convien d'ailleurs que personne n'a rien à dire : on les a biei maltraités, eux aussi, dans la revue dont il est l'édi teur responsable.
Adieu ; j'ai l'esprit décousu, et je suis sans entrain Faites mes amitiés à votre chère femme. Je nou
(1) L'impertinence qui visait Wieland était conçue e ces termes : « Arrêt, aux termes duquel, sur la réquisitio de MM. Lucien, Fielding, Sterne, Bayle, Voltaire, Crébillor Hamilton et d'une foule d'autres écrivains; est déclaré la faillite de la poésie du conseiller auliquc et comte palati impérial Wieland, résidant à Weimar, et, comme il se trouv dans la masse une bonne quantité de propriété suspect* et qui, selon toute apparence, revient à Horace, à Cervante et à Shakespeare, quiconque peut prétendre, en faisar yaloir des titres légitimes, émettre des prétentions anaii-gue est invité à se présenter dans les délais stipulés par la coi tume saxonne. »
souhaite, à nous, où et comme que ce soit, une période un peu prolongée de vie commune, et j'appelle sur votre travail toutes les bénédictions, pour parler comme Mme La Roche (1). — Weûnar, le 17 août 1799. — G.
(1) Sophie La Roche avait la manie, qui exaspérait Wieland, de toujours « bénir » là où les autres trouvent suffisant de remercier.