‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 65 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Votre lettre m'a trouvé, selon votre vœu, plongé dans l' Iliade : j'y retourne toujours avec un nouveau plaisir, car on se sent immédiatement soulevé, ainsi que dans une montgolfière (3), au-dessus de tout ce qui est terrestre, et l'on est véritablement

(1) Cet acteur, venu avec sa troupe, se proposait de donner à Weimar une série de représentations ; Gœthe refusa le 15 mai son autorisation.

(2) Voir ci-dessus la lettre 406.

(3) On sait que le grand renom des appareils inventés par Montgolfier date de la bataille de Fleurus (juin 1794), où ils servirent, dit-on, pour la première fois.

comme transporté dans cet espace intermédiaire où les dieux se plaisaient à planer et à errer. Je continue à dresser mes plans et à m'essayer (1), et je crois bien avoir pris maintenant possession d'un certain nombre de défilés qui commandent le domaine que je me propose à présent d'envahir. Quant à l'exécution, elle serait parfaitement impossible si elle ne se réalisait pas d'elle-même, tout comme personne n'aurait l'idée d'entreprendre de planter un champ de blé, alors que rien n'est plus aisé que de l'ensemencer. Je suis présentement occupé à rechercher la meilleure variété de semence, et la terre ne manquera pas d'être préparée convenablement, après quoi, tout dépendra de la chance d'une température clémente.

Mon effort principal, dans les travaux préliminaires auxquels je m'applique en ce moment, tend à éliminer du champ de mes recherches tout ce qui est de caractère subjectif et sentimental. Si je veux parvenir à réussir un poème qui se raccorde, au moins en quelque mesure, avec Y Iliade, il faut nécessairement que je suive l'exemple des anciens jusque dans les traits qu'on leur reproche, il faut même que j'aille jusqu'à m'approprier ce qui n'est pas pour me plaire : c'est à cette condition que je puis avoir jusqu'à un certain point la certitude de ne pas faire totalement fausse route quant à l'esprit et la tonalité convenables. Je crois tenir à présent deux points importants, l'emploi de l'intervention des dieux et l'usage des comparaisons, — et je crois bien vous avoir déjà exposé ma manière de voir quant au second. Mon plan va s'élargissant sans cesse du dedans, vers le dehors, et, à mesure que j'y vois plus clair, prend de plus en plus le caractère de l'antique. Mais je suis obligé de noter tout avec le plus grand soin pour éviter

(1) Il s'agit de VAchilléide.

que, dans la dispersion où je vis, quelque détail ne sorte de ma mémoire.

Le prochain séjour que je ferai auprès de vous ne manquera pas d'activer toutes choses, et je compte rédiger un certain nombre de passages, ceux dont je crois être le plus parfaitement sûr.

Ce n'est pas sans plaisir que j'ai consacré quelques journées à la Flûte enchantée, et que j'ai repris et pétri à nouveau le travail commencé il y a trois ans. Comme je ne suis vraiment apte à penser qu'en agissant, j'en ai profité pour faire quelques très jolies observations, qui ont trait aussi bien à mon propre individu qu'au drame en général, à l'opéra en particulier, et, plus particulièrement encore, à la pièce elle-même. C'est un ouvrage qu'on peut mener à bonne fin, sans dommage, même à des heures où l'on ne se sent que médiocrement en train.

Le duc n'est pas rentré de Leipzig, Thouret n'est toujours pas arrivé, mon départ reste donc encore pour quelques jours en suspens ; mais je ne tarderai plus longtemps, car, étant donné qu'il est nécessaire que je sois de retour ici pour la Saint- Jean (1), et que je tiens cette fois à passer auprès de vous quatre semaines au moins, je n'ai plus de temps à perdre.

Kriiger est un terrible farceur. On prétend que son ballet ne serait pas mauvais ; mais il est peu probable qu'il obtienne l'autorisation de jouer ici, sauf peut-être un très petit nombre de fois.

Le noble M. de Retzer est une figure qu'il faut avoir vue de ses yeux pour y croire. Vous a-t-il lu comme à moi-même le poème qu'il a dédié à Gleim (2).

Unger vient de m'envoyer le spécimen typographique que je joins à ma lettre, et me demande de lui donner quelque chose à imprimer dans ce

(2) Ce poème parut dan8 le second numéro du Mercure pour 1798.

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