‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 64 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

léna, le il mai 1798.

Le temps continue d'être beau, et je sens donc renaître en moi, petit à petit, le goût du travail et l'ardeur à l'ouvrage. Mais il faut convenir que la joyeuse splendeur du printemps n'est pas précisément faite pour favoriser la sombre pesanteur d'un cinquième acte tragique, bien que d'une manière générale elle éveille l'activité poétique de

(1) Cette étude sur les Œuvres de Raphaël, et en particulier celles du Vatican, parut par morceaux successifs dans les trois volumes des Propylées.

(2) Allusion à un vers de la Messiade de Klopstock : « Un petit nombre de vertus obtiennent leur récompense, la plupart n'obtiennent que le pardon. » Cette citation était familière à Gœthe.

(3) Ce von Retzer était chargé à Vienne de la censure des livres étrangers.

l'esprit, qui est bonne à tout emploi quelconque.

Pourvu que votre opéra (1) ne vous détourne pas de songer très sérieusement à ce qui est la grande affaire ! La grande affaire, je sais bien que c'est, toujours et partout, l'argent, mais seulement pour le réaliste de la stricte observance. A vous, j'ai le devoir de vous remémorer le précepte : « Regardez à ce qui est d'en haut, et tout le reste vous viendra par surcroît » (2).

Si vous n'avez pas à votre disposition, pour la suite de la Flûte enchantée, un compositeur particulièrement expérimenté et qui ait la faveur du public, vous risquez fort, je le crains, de rencontrer des oreilles bien ingrates, car, à la représentation, il n'est pas de texte qui puisse sauver un opéra si la musique est manquée, et, tout au contraire, le poète expie pour sa part la médiocrité de l'effet produit.

Je serai très curieux d'apprendre au moyen de quel ingrédient vous vous proposez de corser les dissertations pour allécher le public (4).

Que penseriez-vous de l'idée d'incorporer à ce recueil les petites études sur l'art que vous avez données il y a huit ans au Mercure (5)? Elles ajouteraient à la variété de la collection, elles grossiraient quelque peu le volume, et je me souviens que, lorsqu'elles parurent, elles furent accueillies avec un très vif intérêt.

Nous avons cette semaine, nous aussi, nos divertissements (6), que d'ailleurs je ne connais que par

(1) La Flûte enchantée; voir la lettre précédente.

(2) Le mot est de saint Paul, Epître aux Colossiens, 3, 2 ; mais la citation de Schiller n'est pas textuelle, et se complique d'une réminiscence de saint Mathieu, 6, 33.

(3) Citation approximative du Nouveau Testament (Saint Mathieu combiné avec YEpître aux Colossiens).

(4) Voir la lettre précédente.

(5) Les trois articles dont il s'agit avaient paru dans le Mercure allemand en 1788 et en 1789.

(6) « Divertissements » en français dans le texte.

ouï- dire. Hier, un jeune violoniste du nom de Frânzl, de Mannheim, a donné un concert, et ce soir M. Bianchi (1), dont vous n'ignorez sans doute pas l'existence, doit donner un intermède. Krùger, qui a fait jadis partie de la troupe de Weimar, est son associé ; ce sont de terribles garçons, mais ils paraissent pourtant faire beaucoup d'argent. On raconte que le duc aurait invité à venir jouer à Weimar la troupe qui est en ce moment à Eisenach, sitôt que celle qui est en tournée chez vous vous aura quittés. J'aurais beaucoup de plaisir à voir les ballets, dont on dit beaucoup de bien.

Si vous pouvez arriver dimanche ou lundi, vous trouverez encore Cotta ici. Je l'attendais pour demain, mais, comme je n'ai pas de lettre de lui, c'est sans doute qu'il retarde son arrivée.

Je vous souhaite bonne chance pour Vile hantée (2). A en croire M. Bianchi, l'opéra vaudrait moins par le chant que par l'accompagnement, ce qui n'est pas précisément en faire l'éloge.

Adieu. Nous vous attendons, ma femme et moi, avec impatience. — Sch.

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