Gœthe a Schiller
Sitôt que je m'éloigne d'Iéna, je me sens immédiatement attiré vers un autre pôle, qui me fixe à son tour pour un temps. J'ai eu plus d'un bon motif pour retourner à Weimar, et il me faut maintenant attendre ici l'arrivée du duc et puis mettre ordre à diverses affaires et donner diverses instructions, ce qui va me prendre quelques jours ; mais je compte bien être revenu auprès de vous d'ici une huitaine. Comme je n'ai rien apporté ici et que j'ai tout laissé à léna, j'ai dû retourner à mes vieux papiers, où j'ai fait maintes trouvailles qui pourront nous être encore de quelque utilité, ne fût-ce qu'à titre de matériaux.
Je vous envoie la romance française (1). D a mieux valu que je ne l'eusse pas sous les yeux, car la gracieuse élégance de certaines tournures m'aurait empêché d'aller droit mon propre chemin. Quant à l'autre manuscrit que je joins à mon envoi (2), je n'ai même pu y jeter un coup d'oeil ; il se peut fort bien que ce soit un fâcheux spécimen de la plus singulière méprise qui soit possible dans le choix d'un sujet, et de plus un exemple à l'appui de Dieu sait quelle autre leçon encore. Je suis curieux de voir
dans YAlmanach des Muses pour 1799. — L'envoi et la lettre étaient destinés à Humboldt.
(1) La Folle en pèlerinage; c'était la source où Gœthe vait puisé le sujet de la Trahison de la meunière, qu'il
venait d'écrire le 12 mai (voir ci-dessus la lettre 371).
(2) Les deux premiers actes, restés inachevés, d'Elpénor, que Gœthe avait composés en 1781 et en 1783.
quel horoscope vous tirerez pour cette pauvre chose.
Mes affaires de Rossla se sont réglées à mon entière satisfaction (1) ; mes aides m'ont épargné les soucis et m'ont évité de me mettre en peine, et tout mon rôle s'est borné à prendre une décision finale sur un certain nombre de questions qui relèvent uniquement de la volonté du propriétaire.
Notre duc rentrera mercredi ou jeudi (2), mais pas pour longtemps.
Adieu, et réservez-moi, si vous le pouvez, pour m'accueillir, quelque poésie lyrique.
Je m'aperçois que je n'ai pas encore reçu le douzième numéro des Heures; je vous prie de me l'envoyer par les messagères. Il me reste encore un certain nombre de numéros isolés, depuis l'origine, qui pourraient nous permettre de nous compléter mutuellement quelques exemplaires ; nous pourrons toujours, après que ces déesses seront entrées dans le repos des bienheureux (3), en user pour faire une gracieuseté à l'un ou à l'autre.
Faites toutes mes amitiés à votre chère femme, et portez-vous aussi bien que le permet le temps que nous avons, qui n'est pas des plus beaux, mais qui a du moins l'avantage d'être fort propice à la végétation.
Wieland s'est montré de fort bonne humeur à Oberrossla (4). Il continue de trouver beaucoup d'agrément à la vie des champs, mais il n'y a pas encore vraiment mordu. Aussi longtemps qu'il ne s'agit que de s'y apprêter, ces préludes me rappellent tout à fait les illusions que donne à un jeune étu-
(1) Goethe avait pris officiellement possession de son domaine, et l'avait affermé à nouveau.
(2) 27 et 28 juin.
(3) Voir ci-dessus la lettre 410.
(4) Goethe l'y avait invité à déjeuner le 23 juin et l'avait ramené ensuite jusqu'à Ossmanstedt, en rentrant à Weimar.
diant le cours d'anthropologie (1), qui a séduit déjà plus d'un brave garçon, et l'a induit innocemment au dur et rebutant labeur qu'exigent ensuite de lui les études médicales. S'il plaît à Dieu, les prés, si verts qu'il leur plaise d'être, et les champs, si riches de promesses qu'ils soient, ne me détermineront jamais à m'embarquer sur cet océan.
Encore une fois, adieu. Vous aurez quelques lignes de moi mercredi. — Weimar, le 24 juin 1798. — G.