Schiller a Gœthe
Iéna, le 25 juin 1798.
Je n'ai pas encore pris mon parti de vous voir éloigné pour longtemps, et mon unique vœu est que votre absence ne soit pas de plus longue durée que vous ne le prévoyez quant à présent.
Nos lettres à Humboldt vont fatalement se trouver retardées, si du moins nous voulons les faire partir ensemble. Je compte donc lui écrire pour le courrier de mercredi, et lui donner, en attendant, signe de vie, ce qui le fera patienter. Je ne puis pour cette fois entrer dans aucun détail, car je n'ai pas le manuscrit, qui est resté entre vos mains.
Ci-joint les poésies que vous désirez avoir (2).
Je vous retourne aussi le drame (3). Je l'ai lu immédiatement, et j'incline, à vrai dire, à en penser plus de bien que vous ne semblez faire. Il porte la marque d'une bonne école, bien que ce ne soit qu'une œuvre de dilettante, à laquelle il n'y a pas lieu d'appliquer la rigueur d'une critique faite au nom des principes. Il atteste une culture personnelle assez poussée, un goût pur et mesuré et la pratique
(1) Le mot « anthropologie » n'avait pas alors le sens technique qu'il a aujourd'hui ; il signifiait toute l'étude de l'homme physique, sous tous ses aspects.
(2) Sans doute des pièces destinées à Y Almanach.
(3) Elpénor. Voir la lettre précédente.
familière de bons modèles. Même s'il n'est pas l'œuvre d'une femme, il fait songer pourtant jusqu'à un certain point à une sensibilité féminine, dans la mesure où un homme peut la posséder. Une fois qu'on aura élagué une quantité de longueurs (1) et de digressions, et aussi quelques expressions maniérées, que vous avez partiellement marquées vousmême d'un trait de crayon, et surtout lorsqu'on aura corrigé le dernier monologue, que gâte un saut brusque qui offense la nature, on le lira sûrement avec plaisir. S'il vous était possible de me révéler le nom de l'auteur, je vous serais reconnaissant de me le faire connaître.
Voici également les Heures. Jetez donc un coup d'oeil sur les deux idylles qui s'y trouvent (2). Vous avez lu déjà la première en manuscrit, et vous avez suggéré quelques corrections à y apporter. Elles ont été exécutées, et on a tenu compte de vos conseils dans la mesure du possible.
Adieu. Je laisse chômer aujourd'hui mon Wallenstein, et je m'en vais voir si je ressens les approches de l'inspiration lyrique.
Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. — Sch.
Weimar, le 28 juin 1798.
C'est par l'effet d'un simple hasard, ou plutôt parce que je supposais que vous saviez qu' Elpénor (3) était de moi, que je ne vous l'ai pas dit expressément dans ma lettre ; je m'en félicite d'autant plus maintenant que l'œuvre a pu ainsi produire tout son
(1) « Longueurs ». en français dans le texte.
(2) La Chapelle dans la forêt et la Nuit d'automne de Louise Brachmann. Voir ci-dessus les lettres 412, 416 et 422.
(3) Voir les deux lettres précédentes.
effet sur vous, sans le mélange d'aucune autre considération. Il peut y avoir environ seize ans que j'ai écrit ces deux actes ; mais je les ai pris très vite en aversion (1), et il y a bien dix ans que je n'y ai pas touché. J'admire la sûreté et l'équité de votre jugement, cette fois comme en maintes occasions. Vous caractérisez avec beaucoup de justesse l'état d'esprit qui était alors fort vraisemblablement le mien, et il est aisé de saisir les raisons pour lesquelles l'œuvre m'a déplu.
Ci-joint deux courtes poésies de Schlegel (2). Il me donne à entendre qu'on peut les considérer comme inédites, et qu'elles pourraient figurer dans Y Almanach. Peut-être y aurait-il lieu de leur y faire une place, puisqu'aussi bien nous songeons à y donner diverses autres poésies dédiées à des personnes nommément désignées.
Quant aux autres poèmes (3), que je joins également à ma lettre, je réserve encore mon jugement : ils me paraissent être si manifestement sur la limite de ce qui est tolérable, que je ne sais encore s'ils tomberont finalement du côté du droit à l'existence ou du côté du néant.
Il n'y a, au contraire, pas la moindre hésitation possible en ce qui concerne la lettre que vous recevrez en même temps (4) : c'est un monument de démence, qui vient en droite ligne de la maison des fous. Car on aurait peine à expliquer par de bonnes raisons pourquoi un être pareil n'est pas enfermé. L'unique motif qu'on pourrait alléguer en sa faveur, c'est qu'il est inoffensif, mais il cesse de l'être dès
(1) « Aversion », en français dans le texte.
(2) A Frederike Unzelmann, dans . le rôle de Nina, et le Nouveau Pygmalion, dédié à Iffland ; l'une et l'autre parurent dans Y Almanach des Muses pour 1799.
(3) Il s'agit des poésies dont Schiller lui avait annoncé l'envoi dans la lettre précédente.
(4) On ignore ce que c'était.
le moment qu'il approche des gens. Comme je n'ai pas le pouvoir de le faire enfermer, je veillerai du moins à ce qu'il soit tenu à distance.
Notre duc arrive aujourd'hui. On verra combien de temps il séjournera ici. Dès qu'il sera parti, je pourrai aussitôt vous rejoindre, après avoir passé d'abord quelques jours à Rossla, où j'ai encore quelques affaires à régler.
On m'a communiqué hier un livre qui m'arrive à point nommé. En voici le titre : Essai d'une déduction des lois des phénomènes magnétiques à partir des principes de la métaphysique de la nature, c'està-dire d'une déduction à priori de ces lois, par C.-A. Eschenmayer, Tubingue, chez J.-Fr. Heerbrandt, 1798. Il m'a permis de pénétrer commodément dans le laboratoire même du philosophe de la nature et du physicien expérimental, et je me suis trouvé raffermi une fois de plus dans mon attitude personnelle, qui est tout bonnement celle d'un observateur de la nature. J'emporterai le volume, et nous pourrons fort bien en tirer parti lorsque nous reprendrons la mise au point du magnétisme, dont la première esquisse est encore entre vos mains (1).
Adieu ; j'aspire au moment où je vous reverrai.
Encore un dernier mot. Meyer, qui vous envoie ses amitiés, penche plutôt pour le titre de Propylées que pour le vôtre (2). Il estime qu'il vaut mieux laisser dans le vague la nature exacte du domaine que nous nous proposons d'exploiter, et que le public aime mieux cela. Nous aurons à en reparler. — G.
(1) Goethe avait rédigé le 20 juin, sous ce titre : Au sujet de l'aimant, un aperçu sommaire du magnétisme.
(2) Schiller avait proposé : l'Artiste.