Gœthe a Schiller
Votre très instructive lettre me trouve occupé aux couleurs produites par les plaques de verre pressées l'une contre l'autre : c'est le phénomène qui vous a si vivement frappé, et c'est celui que je suis pour le moment occupé à suivre jusque dans ses éléments constitutifs, car mon dessein est d'élaborer jusqu'au bout mes chapitres successifs, l'un après l'autre. Songez donc à rédiger les idées qui vous viendront à l'esprit à l'occasion de mon article ; car il est indispensable, au point où nous en sommes, que nous allions vigoureusement de l'avant, et le livre de Schelling me fortifie dans la pensée que nous avons peu de chose à attendre de nos nouveaux philosophes. Ces jours derniers, en disloquant et en ordonnant mes papiers, j'ai constaté
avec satisfaction qu'à force de cheminer consciencieusement et de noter modestement mes observations, parti que j'étais d'un réalisme sans souplesse et d'un objectivisme terre à terre, j'en suis venu à pouvoir signer votre lettre d'aujourd'hui comme ma propre profession de foi. Je verrai s'il me sera possible, dans mon travail actuel, de manifester ma conviction de manière qu'on ne puisse s'y méprendre.
Au cours de cette dernière semaine, en reprenant en main divers écrits de physiciens, j'ai été très frappé de voir les chercheurs, pour la plupart, se borner à prendre occasion des phénomènes naturels pour déployer leurs facultés personnelles et pour faire tout bonnement leur métier. On est stupéfait de constater à quel point Newton, hors de tout propos, fait le géomètre dans son Optique : autant vaudrait mettre les phénomènes naturels en musique ou en vers, sous le prétexte qu'on est chef d'orchestre ou poète. Pour le mécanicien, la lumière est faite de petites balles qui se heurtent mutuellement et se poussent, et les diverses couleurs, à l'entendre, résultent de l'obliquité plus ou moins grande de leurs rebondissements. Pour le chimiste, c'est au phlogistique qu'il faut recourir, et, en ces temps derniers, à l'oxygène ; un savant de sens rassis et de réserve modeste tel que Klùgel (1) doute et s'abstient de décider, Lichtenberg (2) exécute des cabrioles et taquine les manières de voir des autres, Wùnsch(3) apporte une hypothèse qui est plus folle qu'un chapitre de Y Apocalypse, et dépense des trésors d'ingéniosité, d'habileté expérimentale, de sagacité combinatoire à défendre l'idée la plus saugrenue
(1) Dans ses notes additionnelles à sa traduction de l'Histoire de l'optique de Priestley.
(2) Dan6 ses Eléments de physique.
(3) Dans ses Expériences et observations relatives aux couleurs de la lumière, parues en 1792.
que le monde ait jamais vue éclore, Gren (1) répète purement et simplement les vieilleries, comme s'il récitait son catéchisme, et affirme que c'est là qu'est le vrai. En un mot, chacun n'a plus ou moins d'autre souci que de solidariser le sujet qu'il traite avec l'état de sa propre humeur, et de s'y installer tout à sa convenance personnelle. Il faudra voir comment nous nous y prendrons pour obvier à ces écueils ; je compte sur vous pour m'ouvrir l'œil sur les périls.
Je rédigerai prochainement à votre intention un aperçu (2) de tout le sujet afin de motiver exactement ma méthode, le but et le sens de tout mon travail (3).
Je ne veux plus aujourd'hui que vous féliciter des heureux progrès de Wallenstein. L'entretien philosophique assez ahurissant que je vous ai communiqué est emprunté au Miroir poli de neuf de V histoire, de V art et des mœurs d'Erasmus Francisci (4), livre démodé, mais qui renferme une masse de matériaux qui peuvent nous être utiles.
Adieu. La messagère attend à ma porte. — Weimar, le 13 janvier 1798. — G.