III
sens, la science de la nature a, jusqu'à ce jour, péché doublement, et en deux sens qui sont à l'inverse l'un de l'autre : les uns ont rétréci la nature à force de spéculation, et les autres ont, en revanche, trop prétendu restreindre l'expansion de la puissance spéculative en la bornant trop strictement aux limites du donné. Il faut de toute nécessité que l'une et l'autre fonctions obtiennent les droits qui leur reviennent, si l'on veut vraiment rendre possible un empirisme rationnel, et il est parfaitement possible de rendre pleine justice à l'une et à l'autre à la condition qu'une police critique sévère délimite leurs champs d'action. Sitôt que l'on favorise outre mesure la libre expansion des facultés spéculatives, il arrive facilement — et l'expérience l'enseigne — que la multiplicité des points de vue doctrinaux, qui a normalement pour effet qu'ils se limitent mutuellement dans leur action et que fréquemment ils prennent alternativement la place l'un de l'autre, s'empresse de mettre à profit le dommage qu'a créé l'ambition despotique de celui d'entre eux qui s'est trouvé privilégié, et c'est ainsi que, sur la grande route de la spéculation, on se trouve contraint par force de revenir au donné.
L'entretien métaphysique du père et du Chinois m'a beaucoup amusé, et la saveur gothique de la langue qu'écrit l'auteur est un ragoût de plus. La seule chose qui m'inquiète — comme il arrive souvent en pareil cas — c'est que je me demande si derrière les arguments du Chinois il y a subtilité raffinée ou simplement vulgaire banalité. Où avezvous déniché ce joli morceau (1). Il serait assez drôle de l'imprimer quelque part, en en faisant une discrète application à nos philosophes ultra-modernes.
La boutique esthétique de Bouterwek (2) est en
(1) Morceau en français dans le texte.
(2) Voir la lettre précédente.
12 Janvier 1798 • 19
effet prodigieuse. Je n'ai encore jamais vu, associées à des doses pareilles, la plate faconde du littérateur et la parfaite confusion des idées, pareille outrecuidance prétentieuse d'allure scientifique jointe à un aussi lamentable bagage d'oripeaux mal assortis.
L'ajournement de votre venue jusqu'en février va me faire paraître bien long ce triste mois de janvier, mais je vais tâcher du moins de tirer de ma solitude l'unique profit qu'elle comporte, et d'avancer activement dans mon Wallenstein. Au reste, il ne sera pas mauvais qu'avant de vous soumettre la pièce, je l'aie conduite jusqu'au point où l'action atteint à un certain paroxysme, après quoi elle n'a plus qu'à se mouvoir pour ainsi dire d'elle-même et qu'à descendre la pente ; car, dans les deux premiers actes, elle ne fait encore que monter vers son faîte.
Adieu ; amitiés à Meyer. Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs. — Sch.