Schiller a Gœthe
Iéna, le 21 juillet 1798.
Ma lettre à Humboldt a été extraordinairement prompte à parvenir à destination, et sa réponse, que je vous envoie ci-joint, n'a pas été moins prompte. Vous verrez qu'il en a été très content. Mais je dois dire que l'idée de faire une revision de son livre, ainsi qu'il me le demande maintenant, ne me plaît qu'à demi ; corriger l'œuvre d'autrui est une tâche aussi ingrate que délicate. Je suis très curieux de voir ce que les critiques professionnels et en particulier les Schlegel diront de ce livre.
Je ne songe nullement à contester aux Schlegel, et surtout au cadet (1), un certain degré de sérieux d'esprit, ni une pénétration assez aiguë. Mais ces
(1) Frédéric. .
qualités sont contaminées par une telle mixture d'ingrédients égoïstes et antipathiques, qu'elles en perdent une bonne part de leur prix et de leur vertu. Je vous avoue aussi que je me heurte, dans leurs jugements sur les choses de l'art, à tant de sécheresse étriquée et à un verbalisme si pédantesque et si creux, que je me demande souvent si pour eux les mots recouvrent vraiment parfois une idée. La production poétique personnelle de l'aîné confirme pleinement à mes yeux ma suspicion, car je trouve absolument inconcevable que le même homme qui sait se pénétrer vraiment de votre génie, et qui, par exemple, sent vraiment votre Hermann, puisse, je ne veux pas dire trouver belle, mais simplement trouver tolérable l'âme de ses propres œuvres, qui est exactement à l'antipode de la vôtre, je veux dire cette froideur sèche et sans cœur. S'il doit y avoir quelque espoir de voir le public arriver quelque jour à s'ouvrir enfin à ce qui, en poésie, est bon et de bonne qualité, leur façon de procéder est mieux faite pour retarder ce moment que pour en hâter la venue, car toute leur manière ne saurait inspirer ni la sympathie, ni la confiance, ni le respect, malgré toute la terreur qu'elle inspire aux bavards et aux criailleurs, et, en se compromettant comme ils le font à force de parti-pris et d'outrance, ces messieurs contribuent à faire rejaillir sur la bonne cause jusqu'à une apparence de ridicule.
Kant a publié deux lettres ouvertes à Nicolaï Sur la confection des livres (1), où il lui dit quelques dures vérités et l'exécute avec beaucoup de mépris. S'il m'est possible de me procurer encore la brochure dans la journée d'aujourd'hui, je vous l'enverrai avec ma lettre.
Adieu ; je m'en tiens là pour aujourd'hui. Nous avons chez nous grande afïluence de famille venue
Jej brochure venait de paraître à Kônigsberg.
184 21 JUILLET 179t
de Weimar et de Rudolstadt (1). Ma femme vous fait ses plus cordiales amitiés. — Sch.
P.-S. — Ayez la bonté de me retourner par la messagère la lettre de Humboldt et la brochure de Kant.