‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 86 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Votre arbitrage dans le différend qui nous a séparés, Meyer et moi, me satisfait pleinement. Vous me permettrez bien, à l'occasion, lorsque j'en viendrai à ce sujet, de vous emprunter vos propres expressions, en toute modestie.

Le premier envoi destiné à Cotta part enfin aujourd'hui (2). J'aurais bien aimé vous envoyer encore une fois le manuscrit, mais il a été revu à diverses reprises, tant avec Meyer qu'avec vous. Vous recevrez vraisemblablement samedi le peu qu'on peut dire avec certitude de ce que les Etrusques nous ont laissé en fait de plastique et d'architecture (3). Bientôt le premier fascicule sera au complet, et les suivants auront vite fait d'être terminés, car ce qui est fait hâte toujours l'achèvement de ce qui reste à faire. Nous avons dès à présent à notre disposition une grande quantité de matière tout élaborée, et celle qu'il reste à dégrossir est infinie.

Votre titre, Dignité du chanteur, passe en excellence tous mes espoirs. J'aimerais voir bientôt

(1) Les Fragments, qui venaient de paraître dans la seconde livraison du premier volume, étaient dus à la collaboration des deux Schlegel, de Novalis et de Schleiermacher.

(2) Voir ci-dessus la lettre 482.

(3) L'article de Meyer, destiné à la première livraison des Propylées.

imprimée cette merveille. Je n'en ai soufflé mot à âme qui vive.

Ritter expose en effet avec obscurité, et n'a rien de ce qu'il faut pour faciliter la tâche à qui veut pénétrer au cœur de ce sujet. Il se trouve en ce moment à Belvédère, chez Scherer (1), et je suis donc doublement intéressé à suivre attentivement et sans en rien omettre la série de leurs expériences, puisque j'aurai d'autre part à cœur de vous y initier plus convenablement qu'il n'a su le faire.

La salade des Schlegel (2), avec tout ce qu'elle a de personnalisme outré, me paraît pourtant n'êlre pas à dédaigner dans Voila podrida de notre journalisme national. Toute cette universelle nullité, ce parti-pris perpétuel en faveur de la pire médiocrité qui soit, cette servilité au doigt et à l'œil, cette souplesse d'échiné, ce néant et cette paralysie, parmi lesquels c'est à peine si l'on voit surnager quelques bons articles égarés, toute cette misère rencontre dans ce nid de guêpes que sont les Fragments un redoutable adversaire. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris que le bon ami Ubique (3), qui a reçu le premier exemplaire, le colporte activement pour discréditer l'ensemble en donnant lecture de quelques passages détachés. A côté de tout ce dont vous avez raison de vous montrer choqué, il est pourtant impossible de dénier aux auteurs un réel sérieux, une réelle profondeur, et, d'autre part, un souci réel d'équité et de largeur d'esprit. Lorsqu'ils auront publié une douzaine de numéros de cette valeur, il faudra bien reconnaître ce qu'ils ont de richesse, et combien ils sont capables de progrès.

(1) Le Strasbourgeois Scherer était ingénieur des mines, et s'était fait un nom comme physicien. Son Journal général de chimie commença à paraître en cette même année.

(2) Voir la lettre précédente.

(3) Bôttiger ; voir ci-dessus la lettre 431.

Guillaume (1) m'envoie pour YAlmanach le poème que je vous fais parvenir avec ma lettre ; mais je ne puis vraiment ni vous le recommander, ni même en prendre la défense. La légende elle-même n'est que bien peu de chose. Car il est vraiment impossible de rien trouver de significatif dans le fait qu'un sultan fait cadeau d'une fille. D'autre part, il n'a même pas su faire rendre au sujet les quelques jolis motifs qu'il était possible d'en tirer. La forme manque de limpidité et de clarté, sans parler des autres défauts qu'il est aisé de trouver à l'exécution. A y regarder de près, c'est un Pygmalion (2) réchauffé, où il a poursuivi une fois de plus la vaine ambition de traiter poétiquement ce qui est du ressort des arts plastiques. Je m'en vais lui adresser quelques objections amicales sur ce point particulier, et lui donner le conseil d'y remettre la main ; on aura ainsi le temps de causer et de voir venir.

Le malheur veut qu'il ait aussi fait imprimer un poème en l'honneur de la prestation de serment du roi (3), qui n'est rien moins que réussi, mais qui m'a procuré hier l'occasion d'une discussion assez plaisante, où je me suis amusé à en prendre sa défense contre les gens qui se sont sentis griffés par le Chat botté (4).

Nos essais anaglyphiques nous donnent toute satisfaction. Notre ami Meyer va dessiner d'après nature, pour décorer le verso de YAlmanach, une chouette surmontant une lyre (5) ; on exécutera

(1) Auguste-Guillaume Schlegel : il avait adressé à Gœthe, le 18 juillet, son poème intitulé Campaspe, qu'il destinait à VAlmanuch; voir ci-dessus la lettre 473.

(2) Poème de Schlegel, voir ci-dessus la lettre 359.

(3) Du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. intronisé le 6 juillet.

(4) Bôttiger ; voir ci-dessus la lettre 447. Cette discussion avait eu lieu à Tiefurt, chez la duchesse Anne-Amélie.

(5) Cela devint finalement une chouette au-dessus de deux lyres.

la gravure avec soin, afin de faire voir ce qu'on peut attendre du nouveau procédé pour cette sorte d'embellissements.

Adieu ; faites mes compliments aux vôtres. Je suis journellement sur le point de succomber à la tentation de retourner auprès de vous, mais je me trouve à chaque fois ressaisi par le courant ininterrompu de nos menues entreprises. D'ici une quinzaine, le squelette intérieur des remaniements que nous faisons subir à notre théâtre sera debout, les colonnes cannelées ont été adjugées par marché sous la condition expresse qu'elles seront livrées et toutes prêtes à être posées le 7 août, et je vous fais grâce du reste. Thouret et Heidelofî ont peint le rideau. Il ne vous reste plus qu'à nous livrer, à votre tour, votre Wallenstein, tout prêt à être mis à la scène.

Encore adieu. — Weimar, le 25 juillet 1798. — G.

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