Schiller a Gœthe
Iéna, le 31 juillet 1798.
L'étude sur la plastique des Étrusques (1), en raison de son exactitude rigoureuse et sobrement véridique, a quelque maigreur, mais il serait injuste d'en faire un reproche au travail. On a toujours un air de sécheresse lorsqu'on montre à nu la vanité d'un préjugé favori et que l'on ramène de force l'imagination à l'intérieur des bornes strictes de la réalité positive. L'article m'a fait grand plaisir parce qu'il m'a procuré une idée claire et satisfaisante d'un sujet sur lequel une obscurité a toujours plané dans mon esprit. On ferait peut-être bien d'améliorer encore quelques phrases traînantes, par exemple la première.
C'est une excellente idée qu'a eue le vieux maître, dans sa seconde lettre (2), de dissimuler la disette de matière sous des dehors aussi plaisants, si bien
(1) De Meyer.
(2) La seconde des lettres qui composaient l'article de Meyer avait trait à Fiesole.
31 JUILLET 1798 lgT
que cette seconde lettre, qui est bien moins riche de contenu que la première, et bien moins positivement instructive, n'en est pas moins, des deux, la lecture la plus agréable. A elles deux, et chacune à sa manière, elles sont parfaitement à leur place dans votre recueil.
Je ne m'émeus guère à l'idée de ce ton de solennité qu'aurait, à vous entendre, votre introduction, car ce que vous qualifiez de solennel, et qui l'est en effet, pourrait fort bien ne pas paraître tel au public allemand pris dans son ensemble, et ne lui laisser qu'une impression de sérieux et de profondeur. Je l'attends avec une vive curiosité.
Il m'est parvenu, pour YAlmanach, un certain nombre de contributions qui ne sont pas impossibles, mais je n'ai toujours pas tout ce qu'il me faudrait, bien que j'évalue à vingt et quelques pages ce que je pourrai fournir moi-même. Je sais bien que j'ai reçu hier, d'un seul coup et d'un seul auteur, — un baron, s'il vous plaît (1), — un assez gros stock de poésies pour remplir plus de la moitié de Y Almanach, mais, sans parler de leur nullité, l'auteur y met cette condition insensée que la série doit être imprimée intégralement, et il y a là une cinquantaine de pages ie poésies de circonstances.
Je me suis trouvé moi-même, ces jours derniers, Su bonne humeur de travail. J'ai terminé une pièce, ît une seconde tire à sa fin (2).
Les premières épreuves de YAlmanach ne me sont Das encore parvenues.
Votre lettre d'hier mentionnait en passant le nom le Scherer ; il m'a rappelé une remarque dont vous 'n'avez fait part l'an passé à son sujet : vous disiez jue c'était un être parfaitement dépourvu de sen-
(1) On ne connaît que l'initiale de son nom : il s'appelait »1. de E..., et était de Copenhague.
(2) La première des deux était vraisemblablement
sibilité, et si lisse, qu'on ne sait par où le saisir. Ce sont les êtres de cette sorte qui font sentir sur le vif que, clans l'homme, c'est le cœur qui fait proprement l'humanité ; car, lorsqu'il s'agit d'eux, le souvenir ne s'attache qu'à la matérialité des faits, sans qu'on puisse en aucune façon y accrocher un élément humain quelconque. Schelling, si je ne m'abuse, pourrait bien être un homme de cette espèce.
Adieu ; faites en sorte de vous débarrasser bientôt des affaires qui vous retiennent à Weimar. Je ne fais que vous retourner le conseil que vous me donnez si fréquemment, et toujours vainement : de vouloir vraiment, et d'agir vivement (1).
Ma femme vous envoie ses amitiés. Depuii quelques jours nous nous retrouvons seuls. — Sch