‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 90 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iénà, le 21 août 1798.

Il a fallu le mauvais temps pour m'empêche d'aller vous rendre vendredi et samedi la visite que je vous avais promise (2) ; j'aurais pourtant bier aimé à parcourir vos domaines, mais la pluie n'eu guère été favorable à cette promenade. Je ne par viens pas à m' habituer à rester toute une semaine sans recevoir de vous ni lettres ni nouvelles. Entre temps, j'ai bâti une douzaine de strophes, et je sui

1' « hymne » intitulé le Bonheur (voir ci-dessus la lettre 481) quant à la seconde, il n'est pas possible de l'identifier.

(1) Gœthe arriva à léna le lendemain 1er août, et y se journa jusqu'au 16.

(2) Gœthe, en quittant léna le 16, s'était rendu direc tement à Oberrossla, où il passa le vendredi 17 et le samedi 1È avant de rentrer à Weimar.

attelé en ce moment à la ballade (1), où je m'amuse à procéder avec une certaine sereine sagesse toute plastique, qu'a éveillée en moi l'étude de vos gravures (2).

La lecture que je vous ai faite des deux derniers actes de Wallenslein (3) et la satisfaction que vous m'en avez témoignée ont été pour moi très bienfaisantes : j'y puiserai et j'en garderai le courage qui m'est encore si nécessaire pour aller jusqu'à l'achèvement complet de la pièce.

Par contre, je ressentirais presque comme de la tristesse à ne plus avoir maintenant la perspective de retirer aucune joie véritable de ce travail ; car la pensée de vous lire l'œuvre une fois terminée et de m'assurer de votre approbation faisait à dire vrai mon unique et ma plus précieuse joie : lorsqu'on en vient au public, le peu de plaisir qu'il arrive de recueillir est empoisonné par trop de dissonances.

J'ai répondu à Humboldt vendredi dernier, et je l'ai informé de la destinée de son livre (4) ; j'espère qu'il en sera pleinement satisfait.

Je suis interrompu par l'arrivée de notre prorecteur, Paulus. Je vous écrirai plus longuement demain soir.

Adieu. Les meilleurs compliments de ma femme. — Sch.

±89. Gœthe a Schiller.

Les Muses et les Grâces d'Oberrossla osaient noins es-pérer votre venue qu'elles ne la souhai-

(1) Le Combat avec le dragon (qui s'appela d'abord le Vaillant Chevalier) fut écrit du 18 au 26 août, et parut dans

Almanach pour 1799.

(2) On ne sait au juste de quelles gravures il entend parler.

(3) Le 15 août.

(4) Schiller avait expédié le 13 août à Vieweg, qui accep- | ait de l'éditer, l'étude de Humboldt sur Hermann et

Dorothée.

taient, car le temps a été vraiment par trop mauvais, et, aux rares moments où la pluie cessait de tomber, l'unique promenade possible n'eût guère été que le, pré aux oies. Peut-être trouverons-nous prochainement une autre occasion de nous y trouver réunis. — J'ai, tous ces jours-ci, pensé longuement à Wallenstein, et je me suis remémoré les premiers actes. Lorsque je retournerai vous voir, je crois que nous ferions bien de reprendre le tout, à partir du début, à présent que je connais l'œuvre dans sa totalité, étant donné surtout qu'on ne risque pas, en plaçant son mot de temps à autre, de vous troubler dans votre rédaction finale. Je désirerais vivement m'en faire, le plus tôt possible, une idée tout à fait précise, mais mon vœu le plus cher serait de voir l'œuvre achevée. Une fois définitivement terminée, ce sera une très grande œuvre, de haute allure ; je vous souhaite bon courage et bel entrain pour l'arrière-saison.

Si vous avez le moindre goût pour le vacarme des maillets, des scies, des marteaux, des rabots, venez donc, dans le courant de la journée, vous asseoir pour quelques heures dans notre théâtre. Le travail avance très vivement, et ce sera très bien.

Il m'est venu à l'esprit de nouvelles fantaisies sui la tragédie et l'épopée, dont je compte vous faire part lors de notre prochaine entrevue. D'ici samedi (1), on sera sans doute fixé au juste sur la date à laquelle arrivera Son Altesse le duc. Si sor retour devait être retardé jusqu'en septembre, je serais bien vite auprès de vous.

J'ai reçu la première feuille de Laocoon. L'impression est parfaitement nette. J'ai repris en main une fois de plus, mon introduction, et j'en ai étiré la matière. A la première lettre de rappel de Cotta

(1) 25 août. Le duc rentra de Berlin le 23.

je lui expédierai tout le reste de la copie, après quoi, vogue la galère !

Meyer vous envoie ses meilleures amitiés. D a de nouveau beaucoup de bonnes choses sur chantier. Je suis très content que les gravures que je vous ai laissées aient eu sur vous cet effet de suggestion plastique : je suis de jour en jour plus persuadé que c'est là qu'est l'indispensable vérité. Adieu ; j'ai sincèrement soif et faim de reprendre nos entretiens coutumiers de chaque jour. Faites à votre chère femme mes compliments les meilleurs. — Weimar, le 22 août 1798. — G.

Iéna, le 24 août 1798.

Comme je sais le duc de retour, je crains que la date de votre venue ne s'éloigne de nouveau ; je vais, en vous attendant, tâcher de m'acquitter de mes devoirs envers YAlmanach et des soucis qu'il me donne, afin d'être le maître, lorsque vous serez là et que nous reprendrons nos échanges d'idées, de donner à mon Wallenstein les derniers soins, les plus difficiles de tous. Puisque vous auriez le désir de vous familiariser avec l'économie de la pièce, je songerai, à l'occasion, à mettre au net le scénario, qui est disséminé par lambeaux parmi mes papiers ; il vous permettra plus aisément de dominer la pièce du regard, en attendant que la rédaction soit terminée.

J'ai un vif désir de connaître les idées nouvelles qui vous sont venues touchant l'épopée et la tragédie. Lorsqu'on est en plein travail tragique, on sent avec une vivacité particulière la prodigieuse différence qui sépare ces genres l'un de l'autre. J'en ai fait l'expérience avec une intensité qui m'a sur-

pris moi-même tandis que je travaillais à mon cinquième acte, qui me tenait rigoureusement isolé de tout ce qui a un caractère stable et permanent d'humanité, parce que mon objet propre était de fixer un instant fugitif et qui, de sa nalure, devait de toute nécessité ne faire que passer. Il s'en fallut de peu que le fossé si profond qui séparait alors mon état de sensibilité de tout autre état spontané du cœur humain ne me fît redouter de perdre la santé de l'esprit, parce que j'étais tenté de faire ma propre personne responsable de ce qui incombait logiquement à la tâche particulière qui m'occupait. Mais c'est pour moi une preuve de plus que la tragédie a affaire uniquement à des moments particuliers et extraordinaires de l'humanité, alors que l'épopée, où il n'est guère concevable qu'on se trouve jamais en une disposition analogue, s'attache à tout l'humain dans sa permanence constante et tranquille, et, par suite, s'adresse au cœur de l'homme en quelque disposition qu'il se trouve.

Je fais parler abondamment mes personnages, je leur permets de s'exprimer avec quelque ampleur : vous ne m'avez pas fait d'observation là-dessus, et vous ne semblez pas m'en blâmer. Il me paraît même qu'a cet égard j'ai pour moi votre propre pratique, dans le drame aussi bien que dans l'épopée. Je conviens que moins de paroles suffiraient à nouer et à développer l'action tragique, et pourraient paraître plus conformes au caractère de personnages agissants. Mais l'exemple des anciens, qui en ont agi de même, et qui ne se sont pas montrés chiches de paroles pour tout ce qu'Aristote appelle les sentiments et les opinions (1). suggère l'idée d'une loi supérieure de la poésie qui exige à ce moment précis que l'on s'écarte de la réalité humaine. Dès le moment où l'on ne perd pas de vue que tout per-

(1) Au chapitre xix de la Poétique,

sonnage poétique est un être symbolique et qu'en sa qualité de figure poétique il a pour fonction de représenter et d'exprimer en toutes circonstances ce qu'il y a d'universel dans l'humanité, et dès le moment où l'on songe que le poète, comme tout artiste, a le devoir de s'écarter de la réalité, ouvertement et loyalement, et de déclarer nettement qu'il le fait, il n'y a plus de critique qui porte contre cette pratique. J'ajoute qu'une exécution plus brève et plus laconique aurait le défaut, non seulement de laisser après elle une impression de pauvreté et de sécheresse excessives, mais encore d'être réaliste à l'excès, dure et même intolérable dans les situations violentes, alors qu'une forme plus ample et plus pleine produit une sorte de repos et d'aisance sentimentale, jusque dans les états les plus véhéments que l'on ait à peindre.

Richter (1) est venu à Iéna ces jours derniers ; mais il s'est annoncé chez moi à une heure inopportune, si bien que je ne l'ai pas reçu. Matthison, à qui j'ai fait dernièrement de beaux compliments sur la qualité et le nombre de ses contributions, m'a envoyé une nouvelle poésie (2). Ainsi YAlmanach, petit à petit, approche des dimensions convenables. De son côté, Gries m'a envoyé quelques petites choses dont il y a moyen de faire usage. Gôpferdt (3) n'a pas encore dépassé le second cahier.

Adieu. Peut-être irai-je la semaine prochaine passer une journée avec vous, et pourrai- je aller voir les travaux du théâtre. Lorsque vous reviendrez, vous trouverez mon petit pavillon complètement installé : nous y pendrons demain la crémaillère. C'est pour moi aussi le signal d'une époque un peu plus tranquille.

Ma femme vous fait mille amitiés ; elle a été très

(1) Jean-Paul.

(2) h'Almanach pour 1799 donna dix poésies de Matthison.

(3) L'imprimeur de YAlmanach.

heureuse de vous voir dernièrement, ne fût-ce qu'un instant. — Sch.

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