Schiller a Gœthe
Iéna, dimanche soir, 1er novembre 1795.
Il me tarde bien d'avoir enfin de vous un signe de vie. J'ai comme l'impression de n'avoir rien reçu de vous depuis bien longtemps. J'espère que, dan votre, maison, l'événement (4) se sera passé heureu sèment.
Nous vivons vraiment en un temps de guerres déclarées. Nous voici — je veux dire les Heures — passés à l'état d'une véritable église militante. Après les troupes que M. Jakob commande à Halle et celles que M. Manso a lancées contre nous dans sa Bibliothèque des belles -lettres (5), après la cavalerie lourde de Wolf, voici qu'il faut nous attendre à
(1) Wolf. L'article de Herder, que Wolf avait si durement traité, portait pour titre : « Homère, le favori de l'époque. » Gœthe retourna plaisamment l'expression contre l'érudit.
(2) Les Annalen der Philosophie, dirigées par Jakob, dans les numéros des 2 et 12 octobre, avaient publié une critique très vive des trois premiers numéros des Heures.
(3) Réminiscence biblique : Saint Mathieu, 13, 30.
(4) « Événement », en français dans le texte.
(5) La Bibliothek der schônen Wissenschaften venait de publier un article critique dirigé contre les quatre premiers numéros des Heures.
1er NOVEMBRE 1795 145
subir prochainement un rude assaut du Berlinois Nicolaï. On me dit que, dans la dixième partie de ses Voyages (1), il ne sera pour ainsi dire question que des Heures, et qu'il tombera à bras raccourcis sur quiconque est infecté de kantisme, jetant pêlemêle dans la même marmite, sans y regarder, tout ce qu'a couvé cette philosophie, le bon comme le détestable. Il faudra pourtant examiner si toutes ces niaiseries méritent vraiment une réponse. Pour ma part, je préférerais encore trouver un moyen de donner à entendre, d'une manière suffisamment explicite, qu'on y est parfaitement indifférent. Mais, pour ce qui est du Nicolaï, nous devrions à partir d'aujourd'hui, toujours et en toutes circonstances, chaque fois que l'occasion se présentera, le traiter avec des marques de mépris auxquelles on ne puisse se méprendre.
Avez-vous vu les nouveaux Almanachs des muses? Ilssont horribles. Adieu. — Sch.