Schiller a Gœthe
Iéna, le 2 juillet 1796.
Je viens de parcourir à nouveau, très superficiellement à vrai dire, tous les huit livres du roman, — et rien que la masse en est déjà si puissante que j'ai eu peine à en venir à bout en deux jours. Je ferais donc mieux, à strictement parler, de m'abstenir de vous écrire dès aujourd'hui, car je suis subjugué par la richesse prodigieuse et inouïe qui s'y trouve, au sens le plus exact du mot, dissimulée. J'avoue qu'à l'heure qu'il est j'en ai bien saisi la continuité, mais non pas encore l'unité ; toutefois, je ne doute pas un seul instant que je ne doive parvenir à l'embrasser, elle aussi, avec une entière clarté, à supposer même que, lorsqu'il s'agit d'oeuvres de ce genre, la continuité ne soit pas déjà plus que la moitié de l'unité.
Gomme, dans ces conditions, vous ne pouvez guère attendre de moi rien qui soit pleinement satisfaisant, et comme vous désirez néanmoins que je vous en parle, il faudra vous contenter de quelques observations fragmentaires, qui ne seront pourtant pas tout à fait dénuées d'intérêt, puisqu'elles traduiront une impression immédiate. En revanche, je vous promets que, de tout le mois, notre échange de vues sur le roman ne tarira pas. C'est une grande entreprise que de tenter de formuler sur l'œuvre entière un jugement qui soit digne d'elle, et qui ait vraiment une portée esthétique. J'y consacrerai entièrement, et avec joie, les quatre mois qui vont venir. D'ailleurs, c'est un des plus grands bonheurs de ma vie que j'aie vu l'achèvement de cette œuvre, qu'il se soit produit en un temps où mes forces sont encore
en période ascendante d'activité et de progrès, qu'il me soit donné de puiser encore à cette source, et les nobles relations qui se sont établies entre nous me font une sorte de devoir religieux de faire, sur ce point, de votre cause ma cause, d'élaborer ce qui, dans ma nature, vit sous la forme du réel, jusqu'à lui faire refléter dans toute sa pure limpidité l'esprit qui vit emprisonné sous cette enveloppe, enfin de mériter par là, au sens le plus élevé du terme, de me dire votre ami. J'ai éprouvé à cette occasion, avec une intensité dont rien n'approche, que l'excellent est une force, qu'il ne peut, même sur des cœurs préoccupés surtout d'eux-mêmes, agir qu'à la manière d'une force, qu'il n'est, à l'égard de l'excellent, d'autre liberté que l'amour.
Je ne puis vous dire à quel point j'ai été ému par la vérité, la beauté de vie, la simple plénitude de cette œuvre. Mon émotion, je le sais, en est encore à un point d'agitation tumultueuse qu'elle perdra lorsque je la dominerai pleinement, et, ce jour-là, ce sera une crise importante de mon esprit ; pourtant, c'est la beauté, seule, qui en est la cause, et, s'il y a encore agitation inquiète, c'est uniquement parce que la réflexion n'a pas eu le loisir de rejoindre la sensibilité qui l'a devancée. Je comprends aujourd'hui pleinement ce que vous aviez dans l'esprit lorsque vous disiez qu'à proprement parler le beau, le vrai est l'unique chose qui soit de nature à vous remuer, parfois jusqu'aux larmes. Tranquille et profonde, limpide et pourtant incompréhensible comme l'est la nature elle-même, telle est l'œuvre, et telle est l'impression qu'elle produit, et tout, jusqu'au moindre épisode, atteste la belle égalité de cœur qui en est la source.
Mais je ne suis pas encore en état de trouver des mol s qui puissent traduire ces impressions, et je veux pour le moment m'en tenir au huitième livre.
Comme vous avez su resserrer et ramasser le cercle et le théâtre si largement dilaté où se jouaient personnages et événements ! Tout se tient là, circonscrit et ordonné comme un beau système planétaire, que seules les silhouettes italiennes, pareilles à des comètes et donnant le frisson comme elles, relient à quelque chose de plus lointain et de plus vaste. Bien mieux, ces figures capricieuses et, à leur exemple, Marianne et Aurélie, dénouent ensuite les liens qui les rattachaient au système, et s'en vont de leur côté, comme des êtres étrangers, après s'être acquittées de leur unique mission, qui était de produire dans l'ensemble comme un frémissement de poésie. Quelle idée ingénieuse, que d'avoir fait dériver la monstruosité positive, ce qu'il y a de formidablement tragique dans la destinée de Mignon et du joueur de harpe, d'une monstruosité théorique, d'avortements intellectuels, si bien que nulle responsabilité n'incombe à la pure et saine nature ! Seule la stupide superstition est capable d'engendrer ces destinées monstrueuses qui poursuivent ces personnages. De même, ce qui rend fatale la perte d'Aurélie, c'est le caractère anormal de sa nature, ce qu'il y a en elle d'androgyne. Pour Marianne seule, je reprocherais au poète d'avoir, en décidant de son sort, trop songé à lui-même. Je dirais presque qu'elle périt victime du roman, alors que la nature pouvait encore la sauver. C'est pourquoi elle fera toujours verser des larmes amères, alors que, devant la catastrophe qui engloutit les trois autres, on perd volontiers de vue les individus, pour se retourner vers la thèse générale de l'œuvre.
L'égarement qui met Wilhelm à la merci de Thérèse est fort bien conçu, bien motivé et bien traité, et utilisé plus excellemment encore. Plus d'un lecteur en sera épouvanté d'abord, car il s'en trouvera peu qui ressentent de la sympathie pour Thérèse ;
mais vous n'en avez mis que plus d'habileté à le tirer de son trouble. Je ne vois pas comment il eût été possible de dénouer ces relations équivoques d'une main plus délicate, plus douce et plus noble. Quelle joie c'eût été pour les Richardson et pour tous les autres d'en tirer lourdement un parti dramatique, et de dépenser des trésors d'indélicatesse à exploiter la délicatesse de ces sentiments ! J'ai à ce propos un unique scrupule de médiocre importance. Rien n'est plus naturel ni plus excellent que ie courage résolu avec lequel Thérèse fait tête à ceux qui veulent lui ravir son fiancé, alors même qu'elle sait qu'il lui est redevenu loisible de posséder Lothario ; et je vois également de très bonnes raisons pour que Wilhelm laisse libre cours à un ressentiment profond, et jusqu'à un certain point à une véritable douleur, devant la malice des hommes et les vexations du destin ; - — pourtant il me semble qu'il devrait se lamenter moins désespérément sur la perte d'un bonheur qui déjà fait mine de cesser d'être pour lui un bonheur. Je sens fort bien tout ce qu'il y a de complexe dans sa situation et les ménagements qu'imposait le souci de n'y toucher qu'avec précaution, mais, d'autre part, il enfreint néanmoins en quelque mesure les égards qu'il doit à Nathalie, lorsqu'il s'oublie encore jusqu'à déplorer devant elle la perte qu'il a faite d'une Thérèse !
Une des choses que j'admire le plus dans l'enchaînement que vous avez introduit entre les événements, c'est le parti précieux que vous avez su tirer de ces fausses relations entre Wilhelm et Thérèse pour hâter la réalisation de ce qui est la fin véritable et le terme attendu, l'union de Nathalie et de Wilhelm. Aucun autre procédé n'eût permis de réussir avec autant d'élégance et de naturel, que le procédé même que vous avez adopté, et qui pouvait sembler menacer de nous écarter du but. A présent, c'est en parfaite innocence cl candeur de cœur qu'on
peut prononcer que Wilhelm et Nathalie doivent appartenir l'un à l'autre, et c'est ce que les lettres de Thérèse à Nathalie préparent de la manière la plus heureuse. Des trouvailles de cet ordre sont de la plus parfaite beauté, car elles concilient tout ce que l'on pouvait souhaiter, y compris ce qui paraissait inconciliable ; elles compliquent, et en même temps elles contiennent déjà implicitement la solution, elles inquiètent tout en menant à l'apaisement, elles atteignent le but tout en paraissant nous en détourner violemment.
La mort de Mignon, si bien amenée qu'elle soit, produit une impression très puissante et très profonde, si profonde,' que l'on jugera assez généralement que vous vous y attardez vraiment trop peu. J'en ai eu, à la première lecture, le sentiment très net ; je l'ai eu moins fort à la seconde, où l'élément de surprise n'entrait plus en ligne de compte, mais je crains pourtant qu'ici vous n'ayez dépassé le but de quelques lignes. Au moment où se produit cette catastrophe, Mignon commençait précisément à se révéler plus féminine, plus sensible, et, par conséquent, à intéresser davantage à sa propre per sonne ; l'étrangeté déconcertante de sa nature s'est atténuée, et, par cette détente, a perdu un peu de cette violence qui effrayait et qui rebutait. Puis surtout sa dernière chanson est venue, l'instant d'avant, noyer les cœurs dans un flot d'émotion profonde. On ressent par suite un choc lorsque immédiatement après sa mort, dont on est encore tout saisi, on voit le médecin venir faire son autopsie, et oublier très vite l'être vivant, la personne qu'elle fut, pour ne plus voir en elle qu'un sujet à expérience d'ordre esthétique ; et le choc n'est pas moindre lorsqu'on voit aussitôt Wilhelm, qui pourtant est cause de sa mort, et qui le sait, n'avoir plus d'yeux que pour la trousse du chirurgien, et se perdre dans le souvenir retrouvé d'événements anciens, alors que
le présent aurait vraiment de quoi l'occuper tout entier.
Même si, dans le cas qui nous occupe, vous aviez parfaitement raison du point de vue de la nature, je doute fort que les exigences sentimentales des lecteurs s'inclinent devant vos raisons, et c'est pourquoi je vous conseillerais de ne pas hésiter à leur faire quelques concessions, pour ne pas troubler inutilement, dans l'esprit du lecteur, l'impression que doit laisser une scène aussi admirablement amenée et aussi parfaitement traitée.
Sous cette réserve, tout le parti que vous avez tiré de Mignon, et vivante et morte, me paraît extrêmement beau. En particulier, il y a parfaite adaptation entre cet être pur et poétique et les poétiques obsèques que vous lui avez données. Si son isolement farouche à l'écart du reste du monde, le mystère de son existence, soa ingénuité et son innocence font d'elle un type si pur de l'âge de la vie qui est le sien, et si l'émotion qu'elle provoque va jusqu'à l'absolue désolation et jusqu'au véritable deuil humain, c'est parce qu'elle n'a jamais été autre chose que pure humanité. Ce qui serait inadmissible chez un autre être, — ce qui, chez un autre, risquerait de révolter, devient chez elle sublimité et noblesse.
Il m'eût été agréable que l'intervention du marquis dans la famille fût motivé par autre chose que par ses goûts d'amateur d'art. Il est trop évidemment indispensable au développement de l'action, et il pourrait bien arriver qu'on s'avisât que son intervention s'explique par le besoin qu'a de lui l'auteur, plus que par une nécessité interne. Vous avez vous-même gâté le lecteur par le soin que vous avez consacré, dans tout le reste de l'ouvrage, à l'architecture de l'intrigue, et vous l'avez autorisé à se montrer plus exigeant qu'on ne l'est d'ordinaire envers des romans. Ne pourrait-on faire de ce
marquis une vieille connaissance de Lothario ou de l'oncle, et impliquer plus étroitement dans l'ensemble de l'histoire le voyage qui l'amène à ce moment?
La catastrophe qui engloutit le joueur de harpe — et d'ailleurs toute son histoire — éveille l'intérêt le plus vif ; et je vous ai dit déjà tout à l'heure combien je suis ravi que vous rejetiez la responsabilité de ces fatalités monstrueuses sur les niaiseries dévotes. La magnifique idée du confesseur, de grossir jusqu'à l'énormité une faute vénielle, en vue de lui faire expier un crime grave qu'il tait pour des raisons d'humanité, — ' cette idée est vraiment céleste à sa manière, et symbolise parfaitement la façon de penser de cette sorte de gens. Peut-être consentirez-vous à abréger un peu l'histoire de Sperata, qui a le tort de se placer vers la fin, alors qu'on est quelque peu impatient de courir au but.
Que le joueur de harpe soit le père de Mignon, que vous-même vous absteniez de le dire expressément, et que vous vous soyez même gardé d'en provoquer trop directement la découverte dans l'esprit du lecteur, l'effet, à mes yeux, n'en est que meilleur. On se trouve nécessairement amené à s'en convaincre, on se souvient de l'intimité très proche où ont vécu ces deux êtres mystérieux, et le regard plonge dans les insondables abîmes du destin.
En voilà suffisamment pour aujourd'hui. Ma femme joint à ma lettre un billet où elle vous dit son sentiment sur le huitième livre.
Adieu, mon ami très cher et très respecté. Quelle émotion, lorsque je songe que je possède en vous, si proche, ce que nous allons chercher dans le lointain reculé d'une antiquité privilégiée, et ce que nous ne parvenons que bien difficilement à y trouver ! Ne soyez plus surpris qu'il se trouve si peu d'hommes qui soient capables et dignes de vous comprendre. L'admirable naturel, la vérité et l'ai-
sance incomparables de vos créations ôtent au troupeau vulgaire de ceux qui se piquent d'avoir une opinion toute idée des difficultés de la tâche, et de la grandeur d'un art assez fort pour les vaincre, et, quant à ceux qui seraient de taille à suivre l'artiste dans son travail, et qui ont l'œil ouvert sur les moyens dont il use pour réaliser ses desseins, la puissance de génie qu'ils voient ici à l'ouvrage a sur eux un effet si hostile et si écrasant, met si mal à l'aise leurs médiocres personnes, qu'ils font mine de la repousser violemment loin d'eux, mais qu'au fond de leur cœur, et seulement de mauvaise grâce (1), ils vous rendent certainement le plus exprès hommage. — Sch.