Schiller a Gœthe
Iéna, le 3 juillet 1796.
J'ai mûrement pesé, en tenant compte de tout l'ensemble des circonstances, l'attitude de Wilhelm à l'heure où il perd sa Thérèse, et je retire toutes les réserves que j'avais formulées. Elle est ce qu'elle devait être. Vous y avez fait preuve de la plus remarquable délicatesse, sans heurter le moins du monde la vérité sentimentale.
C'est chose merveilleuse que la perfection et la vérité avec laquelle vous avez nuancé les trois caractères de la chanoinesse, de Nathalie et de Thérèse. La première et la seconde sont de saintes natures ; la seconde et la troisième sont des natures réelles et humaines ; mais, du fait même que Nathalie est tout ensemble sainte et humaine, il résulte qu'elle fait l'effet d'un auge, alors que la chanoinesse est purement et simplement une sainte, et Thérèse une mortelle, dans la pleine acception du mot. Nathalie et Thérèse sont l'une et l'autre des
(1) « De mauvaise grâce », en français dans le texte.
caractères réalistes ; mais, chez Thérèse, le réalisme se présente dans toute son étroitesse bornée, au lieu que, chez Nathalie, il s'offre par son côté positif et concret. Je regrette que la chanoinesse l'ait frustrée de la qualification de « belle âme » en la prenant pour elle, car Nathalie seule possède vraiment une nature purement esthétique. C'est une très heureuse idée, que l'amour, en tant qu'état affectif, avec ce qu'il comporte d'exclusif et de préférence, soit une affaire dont elle n'a pas idée, pour l'unique raison que l'amour est sa nature même, est sa marque permanente. Elle aussi, la chanoinesse, ignore proprement l'amour, — mais pour une raison tout à fait différente.
Si je vous ai bien compris, ce n'est pas sans une intention profonde qu'immédiatement avant l'entretien sur l'amour et sur la neuve ignorance où elle en est à l'égard de cette passion, vous introduisez Nathalie dans la salle du passé. La disposition d'esprit sentimentale que suggère cette salle a précisément pour effet d'élever le cœur au-dessus de toute passion, la paix de la beauté s'empare de l'âme, et nous voyons s'épanouir et se révéler pleinement la nature de Nathalie, nature tout à la fois affranchie de l'amour et pleine d'amour.
Cette salle du passé mêle admirablement le monde esthétique, le royaume des ombres entendu au sens idéal du mot, au monde vivant et réel ; et d'ailleurs, chaque fois que vous faites usage d'oeuvres d'art, vous les introduisez avec un bonheur particulier dans la composition de l'œuvre. C'est d'un pas si libre et si heureux que vous franchissez les limites étroites qui enserrent le présent, et pourtant, à chaque fois, c'est par une démarche si belle que vous y retournez ! La transition du sarcophage du milieu à Mignon et à l'histoire réelle est, elle aussi, d'un puissant effet. L'inscription : Songe à vivre est excellente, et l'est d'autant plus qu'elle rappelle
le détestable Mémento mori, qu'elle écrase splendidement de toute sa hauteur.
L'oncle, avec ses idiosyncrasies bizarres et sa susceptibilité à l'égard de certains corps naturels, est un personnage du plus haut intérêt. De pareilles conditions de nature sont de rigueur pour qu'un homme possède cette individualité nettement tranchée et cette large réceptivité que l'oncle doit nécessairement posséder, si l'on veut qu'il soit l'homme qu'il est en effet. Ses remarques sur la musique, qui doit, déclare-t-il, parler toute pure à l'oreille, sont, elles aussi, pleines de justesse. Il est impossible de s'y méprendre : c'est dans ce personnage que vous avez mis le plus de vous-même.
De tous les personnages de premier plan, c'est Lothario qui ressort avec le moins de relief, mais c'est pour des raisons purement objectives. Un caractère tel que le sien ne peut se manifester tout entier dans le milieu que met en œuvre le poète. Il n'est pas d'acte particulier ou de discours qui puisse le révéler ; il faut le voir à l'œuvre, l'entendre parler, vivre avec lui. C'est pourquoi il suffit que ceux qui vivent avec lui soient si unanimement d'accord dans la confiance et dans l'estime où ils le tiennent, que toutes les femmes l'aiment, elles qui se règlent toujours sur l'impression d'ensemble, et que nous soyons renseignés sur les sources où il a pui«é les éléments de sa formation. Ce caractère laisse plus qu'aucun autre à faire à l'imagination du lecteur, et c'est à juste titre ; car, étant esthétique de sa nature, il faut qu'il soit construit par le lecteur lui-même, non pas arbitrairement, mais selon des lois que vous avez formulées avec une précision suffisante. Seule, son affinité avec l'idéal empêche que la précision de ses traits tourne jamais à la dureté.
Jarno reste jusqu'au bout identique à lui-même, et sa décision, relativement à Lydie, couronne digne-
ment son caractère. Quel heureux emploi vous avez su faire de vos femmes ! Des caractères tels que Wilhelm, tels que Lothario, ne peuvent connaître le bonheur que dans l'union avec un être qui soit en harmonie avec eux ; un homme comme Jarno ne peut le connaître qu'avec un être qui contraste avec lui : il lui faut, à lui, sans cesse quelque chose à faire, à penser, à distinguer.
La bonne comtesse ne sort pas à son avantage du règlement final des comptes poétiques : ici encore, vous vous êtes sagement conformé à la nature. Un caractère comme le sien ne peut se suffire à lui-même, il n'est pas capable d'un développement qui lui assure finalement le repos et le bienêtre, il demeure perpétuellement au pouvoir des circonstances, et c'est pourquoi il n'est susceptible que d'une sorte de manière d'être négative. Il se peut que l'observateur n'en soit pas ravi, mais c'est ainsi, et l'artiste ne fait ici qu'énoncer la loi de nature. — Puisque j'en suis à la comtesse, il faut que je vous signale que son intervention au huitième livre me paraît insuffisamment motivée. Elle vient s'ajouter à l'intrigue, elle n'en naît pas.
Le comte soutient fort bien son caractère, et j'approuve votre idée de faire de lui, par la trop parfaite organisation de sa maison, l'auteur de la catastrophe qui frappe le joueur de harpe. En dépit de toute leur passion pour l'ordre, les pédants de cette taille n'arrivent jamais à créer que du désordre.
La fâcheuse habitude qu'a le petit Félix de boire à la bouteille, habitude dont les effets sont d'une si grande conséquence, est également l'une de vos plus heureuses combinaisons. Il y en a, dans le roman, plusieurs de cette qualité, qui sont toutes très ingénieusement trouvées, tant elles lient, d'un lien tout simple et naturel, l'indifférent à l'important, et, inversement, tant elles sondent entre eux le nécessaire et le fortuit.
La lamentable transformation de Werner m'a fait un plaisir tout particulier. Un pareil philistin a pu, durant quelque temps, être soutenu et porté par sa jeunesse et par la fréquentation de Wilhelm ; sitôt que ces deux anges protecteurs se sont éloignés de lui, il est naturel et il est juste qu'il devienne la proie de la matière, et, finalement, c'est avec la plus profonde stupeur qu'il constate lui-même à quel point il est resté en arrière de son ami. D'autre part, le grand service que ce personnage rend au roman, c'est qu'il aide à définir et à anoblir ce réalisme auquel vous ramenez finalement votre héros. A présent, il a trouvé sa place dans une belle région humaine moyenne, à égale distance de la fantaisie déréglée et du pédantisme terre à terre, et, en même temps que vous le guérissiez heureusement de son penchant vers la première, vous le mettiez aussi en garde contre le second.
Werner me rappelle une grave confusion chronologique que je crois trouver dans le roman. Il est clair que vous ne songez pas à donner à Mignon vingt et un ans lorsqu'elle meurt, ni, à la même date, dix ou onze à Félix. De même, le blond Frédéric ne peut pas avoir, lors de sa dernière apparition, vingt et quelques années, et ainsi de suite. Et pourtant, c'est bien ainsi que les choses se présentent, car, entre l'engagement de Wilhelm par Serlo et son retour au château de Lothario, il s'est bien écoulé au moins six années. Werner, qui était encore célibataire au cinquième livre, a déjà,' lorsque s'ouvre le huitième, plusieurs petits, qui « écrivent et calculent, trottent et baguenaudent, et pour chacun desquels il a déjà fait choix d'un métier ». L'aîné aurait donc, mettons, entre cinq et six ans, le second entre quatre et cinq ; et, comme il ne s'est certainement pas marié immédiatement après la mort de son père, et que les enfants ne sont pas venus du jour au lendemain, cela ferait forcé-
ment entre six et sept années qui se seraient écoulées entre le cinquième et le huitième livres.
Je vous retourne ci- joint la lettre de Humboldt. Il dit beaucoup de choses vraies sur l'idylle ; mais, sur un certain nombre de points, il n'a pas senti tout à fait comme je 3ens moi-même. Ainsi, à mes yeux, ce qui fait la beauté de l'excellent passage :
Éternellement, dît-elle tout bas...
ce n'est pas sa « gravité », qui va de soi, mais bien le fait que, par ce simple mot, le secret d'un cœur se déverse d'un seul coup, totalement, avec toute la suite infinie de ses conséquences. Ce mot unique, à cette place, vaut toute une longue histoire d'amour, et désormais les deux amants sont l'un à l'égard de l'autre comme s'ils étaient depuis des années unis par l'amour.
Les petits détails qu'il blâme se perdent dans la beauté de l'ensemble ; néanmoins il y aurait peutêtre lieu d'en tenir quelque compte, et ses raisons ne sont pas à rejeter d'emblée. Il faut reconnaître que deux trochées placés dans la première moitié du pentamètre ont quelque chose de trop traînant, et il en est de même des autres passages. Il est exact que l'opposition entre « l'un pour l'autre » et « l'un contre l'autre » (1) joue un peu sur les mots, si l'on y regarde de très près, et, quand il s'agit de vous, on y regarde volontiers de très près.
Adieu. Cette fois, c'est une véritable épître que j'ai écrite ; je souhaite que vous ayez autant de plaisir à la lire que j'en ai eu à l'écrire. — Sch.
(1) Alexis et Dora, vers 13-14 : « Les cœurs battent encore l'un pour l'autre, mais, hélas ! ils ne battront plus l'un contre l'autre. » Goethe laissa le vers tel quel.