Gœthe a Schiller. v
En même temps que je note sur un feuillet a part les passages que je compte corriger et compléter, selon vos indications, il faut que je vous dise ma profonde gratitude pour votre lettre de ce jour, et pour le service que vous me rendez en m'obligeant, par les observations qu'elle m'apporte, à m'efforcer de mener vraiment l'œuvre à une perfection plus grande. Je vous demande de ne rien épargner pour me contraindre de force, si je puis dire, à sortir de mes propres limites. Le défaut que vous notez avec juste raison provient du plus profond de ma nature, d'une sorte de tic réaliste qui fait que je trouve plus agréable de soustraire mon existence, mes actes, mes écrits aux regards des hommes. C'est ainsi que vous me verrez toujours préférer voyager incognito, choisir un costume de moindre qualité plutôt qu'un autre meilleur, et, dans les conversations avec des étrangers ou avec des gens que je ne connais qu'à demi, rechercher plutôt les sujets de moindre portée ou du moins les expressions moins significatives, me montrer plus frivole que je ne suis, en un mot, si je puis dire, m'interposer entre moi-même et mon apparence. Vous savez très bien ce que tout cela veut dire, et comment tout cela se tient.
Après cette confession générale, j'en viens très volontiers à l'aveu particulier : n'était l'impulsion et le coup de fouet qui m'est venu de vous, je me
serais laissé aller, cette fois, en ce qui concerne ce roman, contre mon juste sentiment et contre ma conscience, à cette vieille habitude de ma nature, ce qui, après l'effort énorme que j'y avais consacré, eût été impardonnable, puisque toutes les améliorations qu'on est fondé à exiger se trouvent être, soit très faciles à discerner, soit très aisées à exécuter.
C'est ainsi, par exemple, qu'il suffisait, pour projeter sur le tout une lumière d'un caractère particulier et créer une sorte d^atmosphère spirituelle, que l'abbé s'avisât de dire clairement, en temps opportun, l'intérêt que lui inspira tout de suite Wilhelm, et pourtant j'ai négligé de le faire ; et c'est à peine si j'ai pu me résoudre à placer dans la bouche de Werner quelques mots en faveur de son aspect extérieur.
Je n'ai donné qu'en partie, dans le septième livre, le certificat d'apprentissage, et cette première moitié ne contenait encore que quelques maximes sur l'art et sur le sentiment de l'art. Je comptais placer dans la seconde moitié des remarques importantes sur la vie et sur le sens de la vie, ce qui m'eût fourni une admirable occasion, au moyen du commentaire oral qu'en eût donné l'abbé, d'éclairer et de justifier tout l'ensemble des événements, et plus spécialement ceux qui étaient dus à l'action des « puissances de la tour » ; j'aurais, de cette manière, sauvé cette machinerie du soupçon de n'être qu'un artifice romanesque imaginé à plaisir, et je lui eusse prêté une valeur esthétique, ou, plus exactement, j'eusse mis ainsi en évidence la valeur esthétique qu'elle possède effectivement. — Vous voyez que je suis en parfait accord avec vos critiques.
Il est hors de doute que les résultats apparents, ceux que je formule expressément, sont moins riches et de moindre portée que ne l'est le contenu réel de l'œuvre, et je me fais l'effet d'un homme qui, après avoir écrit les uns au-dessous des autres une
très longue colonne de grands nombres, s'amuserait à commettre volontairement des erreurs d'addition, par Dieu sait quelle lubie, afin de réduire le montant du chiffre total.
Entre tant d'autres choses, je vous dois surtout une très vive gratitude pour avoir, encore en temps utile, dénoncé si énergiquement ce détestable procédé, et je ferai certainement mon possible pour donner satisfaction à vos justes désirs. Il me suffirait d'ailleurs de prendre tout simplement votre lettre, et d'en répartir le contenu aux endroits convenables, pour y porter remède. Et, s'il arrivait — puisque les travers des hommes sont malheureusement des obstacles insurmontables — qu'avec la meilleure volonté du monde je fusse incapable de proférer les dernières paroles indispensables, je vous demande, pour en finir, d'ajouter de vous-même en quelques larges coups de pinceau ce que la bizarre fatalité de nature qui me tient asservi m'aura empêché de dire moi-même. Continuezmoi, cette semaine encore, vos critiques et vos suggestions, cependant que je m'occuperai de Cellini et, si je le puis, de VAlmanach. — Weimar, le 9 juillet 1796. — G.