Schiller a Goethe
léna, le 8 juillet 1796.
Puisque vous pouvez me laisser le huitième livre encore pour une semaine, je veux pour le moment, dans mes remarques, m'en tenir à ce livre ; une fois que l'ouvrage entier sera sorti de vos mains pour se répandre dans le vaste monde, nous aurons tout loisir de nous entretenir de la forme artistique de l'œuvre totale, et ce 6era alors votre tour de me rendre service, en redressant mon jugement.
Il reste surtout deux points sur lesquels je tiendrais encore a attirer^votre attention, avant que la rédaction de ce livre ne soit définitive-
Le roman, tel que nous l'avons là sous les yeux, ressemble sur plus d'un point à l'épopée, et, entre autres, en ceci, qu'il fait usage d'une machinerie qui, en un certain sens, tient la place des dieux ou de la fatalité souveraine. Le sujet l'exigeait ainsi. Les années d'apprentissage de Meister ne sont pas tout simplement un effet aveugle de la nature, elles sont en quelque sorte une expérience. Une intelligence d'ordre supérieur, dont l'action est secrète, l'accompagne de sa vigilance : ce sont « les puissances de la tour » ; sans gêner la nature dans la liberté de son allure, elles sont là qui veillent, elles le guident d'en haut, vers un but que lui-même ne pressent pas, ni ne doit pressentir. Toute silencieuse et flottante qu'est cette influence du dehors, elle n'en est pas moins présente, et elle était indispensable à la réalisation de la fin que se proposait le poète. « Années d'apprentissage » est un concept
relatif, qui appelle nécessairement le concept qui lui correspond, la « maîtrise », c'est-à-dire que cette dernière idée doit expliquer la première, et la justifier. Or, il n'est pas possible que cette idée de la maîtrise, qui ne peut être que le résultat de l'expérience mûrie et accomplie, guide effectivement le héros lui-même : elle ne peut ni ne doit être présente à sa conscience comme sa fin et son but, puisque, dès l'instant où il se représenterait nettement le but, il l'aurait par là même déjà atteint ; il faut donc nécessairement qu'elle se tienne derrière lui pour le diriger. Par ce moyen, l'œuvre totale est pénétrée d'une finalité de beauté, sans toutefois que le héros se propose une fin ; en d'autres termes, la raison y décèle l'exécution d'une idée directrice, sans que l'imagination y perde rien de sa liberté.
Ce qui fait l'une des beautés qui vous appartiennent le plus pleinement en propre, c'est que, dans l'exécution de cette tâche, dans la réalisation de cette fin qui est la seule fin explicitement avouée de tout le roman, et même dans cette direction secrète que Wilhelm reçoit de Jarno et de l'abbé, vous avez su éviter tout ce qui pouvait sentir la lourdeur et la raideur, et que vous êtes allé chercher les motifs d'action, non dans les intentions morales, mais dans les caprices de la fantaisie, dans la simple et élémentaire nature humaine. Par là, l'idée abstraite de la machinerie se trouve effacée, alors que ses effets demeurent intacts, et tout se passe, du moins en apparence, à l'intérieur des bornes qui sont assignées à la nature, si ce n'est que le résultat passe en importance ce que la simple nature livrée à elle-même eût été à même d'accomplir.
Je voudrais néanmoins, de ce point de vue, que vous eussiez facilité un peu au lecteur l'intelligence de ce qu'il y a d'essentiel dans cette machinerie, du lien nécessaire qui la rattache à l'âme profonde
de l'œuvre. Il serait indispensable que le lecteur eût sans cesse la claire vision de l'économie entière de l'ensemble, alors même qu'elle doit nécessairement demeurer ignorée des personnages dans le cours de leur action. Je crains que plus d'un lecteur ne croie découvrir dans cette influence mystérieuse une sorte de moyen dramatique et d'artifice, imaginé en vue de compliquer davantage, de ménager des surprises, etc. Or, le huitième livre donne, à vrai dire, la clef historique de tous les événements particuliers qui se sont produits, antérieurement sous l'effet de cette machinerie, mais il ne donne pas d'une manière qui soit pleinement satisfaisante la clef esthétique de l'âme intérieure, de la nécessité poétique de toutes les pièces de l'édifice, — et moi-même, il m'a fallu la seconde et la troisième lectures pour la pénétrer pleinement.
Si j'avais encore à faire sur l'ensemble une observation d'ordre général, ce serait celle-ci : « Qu'étant donné le grave et profond sérieux qui règne dans tous les détails et qui en explique la puissante action, l'imagination paraît se faire trop librement un jeu de l'ensemble. » Il me paraît que vous avez poussé la libre grâce de ce jeu mouvant un peu plus loin que ne le comporte la gravité poétique, que, dans votre légitime horreur pour tout ce qui est pesant, formaliste et raide, vous vous êtes laissé entraîner vers l'autre extrême. Je crois ne pas me tromper en notant qu'une certaine condescendance envers la partie faible du public vous a conduit à poursuivre une fin plus théâtrale, et par des moyens plus théâtraux qu'il n'est nécessaire dans un roman, et qu'il n'y est permis.
Si jamais narration poétique a pu se passer de l'aide du merveilleux et de la surprise, c'est bien votre roman ; or, ce qui ne sert pas une œuvre de cet ordre a vite fait de lui nuire. Il peut arriver que l'attention soit arrêtée de préférence par les
détails contingents, et que la curiosité du lecteur se dépense tout entière à résoudre des énigmes, alors qu'il importerait qu'elle demeurât concentrée sur le sens profond. Je dis qu'une pareille éventualité peut se produire ; n'en avons-nous pas fait déjà l'expérience, vous et moi?
La question est donc de savoir s'il ne resterait pas un moyen de corriger ce défaut — si c'est réellement un défaut — dans votre huitième livre. De toutes façons, les scrupules vjsent uniquement la forme que vous avez donnée à l'idée, car l'idée ellemême ne prête à aucune critique de ce genre. Il suffirait donc de souligner davantage pour le lecteur ce que, dans les parties antérieures, il a pris trop à la légère, de montrer, en marquant plus fortement les liens qui les rattachent au thème profondément grave de l'œuvre, que les incidents de théâtre, où il pourrait être tenté de ne voir qu'un divertissement de votre fantaisie, sont également motivés, aux yeux de la raison, ainsi que vous l'avez sans doute indiqué implicitement, mais non pas explicitement. Il me semble que cette mission pourrait fort bien être confiée à l'abbé, qui y trouverait une excellente occasion de grandir l'importance de son rôle. Et peut-être ne serait-il pas superflu de rappeler encore, dans le huitième livre, l'occasion précise qui a suggéré à l'abbé de prendre Wilhelm comme sujet d'expérience pour ses plans pédagogiques. Ce serait donner à ces plans une application concrète, et donner du même coup une importance sociale plus grande à l'individualité de Wilhelm.
Vous avez, à diverses reprises, au cours du huitième livre, indiqué rapidement, en passant, ce que vous voulez qu'on entende par « années d'apprentissage » et par « maîtrise ». Comme le public — et surtout un public tel que le nôtre — attache une attention particulière aux idées théoriques que contient une œuvre littéraire,*' au point qu'elles
sont très souvent l'unique chose qui reste vivante dans son souvenir, il importe que sur ce point vous vous fassiez clairement comprendre. Les indications furtives que vous donnez sont belles et bonnes, mais elles me paraissent insuffisantes. Je sais bien que vous vous êtes plus proposé de stimuler l'activité inventive du lecteur que de l'endoctriner, mais, du moment que pourtant vous énoncez quelque chose, on s'imagine que ce quelque chose est le tout, si bien que, finalement, vous avez plus étroitement rétréci votre pensée que si vous aviez purement et simplement laissé au lecteur le soin de la découvrir.
S'il me fallait définir en quelques mots secs et décharnés le but dernier auquel Wilhelm parvient après toute une longue série d'erreurs, je dirais : « D'un idéal vide et imprécis, il passe à une vie active et précise, mais sans perdre dans ce passage la puissance qui crée l'idéal. » Les deux chemins opposés qui tendent à écarter de cet état de satisfaction sont décrits dans le roman, et le sont avec toutes les nuances et tous les degrés imaginables. Depuis la fâcheuse aventure où il prétendait mettre une pièce à la scène sans s'être préalablement avisé de se demander ce qu'elle contient, jusqu'au moment où il élit Thérèse pour femme, il a en quelque sorte parcouru en un sens unique tout le cercle de l'humanité ; ces deux extrêmes sont les deux contraires les plus radicaux dont soit capable un caractère tel que le sien, — et voilà d'où il faut que jaillisse l'harmonie. Que, sous la belle et joyeuse conduite de la nature, c'est-à-dire de Félix, il passe donc de l'idéal au réel, de la velléité vague à l'action et à la conscience de la réalité, sans toutefois rien sacrifier de ce que sou premier état de tension et d'effort impliquait de contenu positif, qu'il se trouve fixé, sans perdre néanmoins sa belle mobilité, qu'il apprenne enfin à se borner, mais que ces bornes
mêmes, c'est-à-dire la forme définie qu'il revêt, lui servent de nouveau moyen pour passer à l'infini, etc., — voilà ce que j'appelle la crise de sa vie, le terme de ses années d'apprentissage, et c'est vers ce but que me paraissent converger parfaitement toutes les dispositions inventives de l'œuvre. Le beau lien naturel qui l'attache à son enfant et l'union avec la noble nature féminine de Nathalie sont de sûrs garants de cet état de santé spirituelle, et nous le voyons, au moment où nous nous séparons de lui, engagé dans une voie qui le mènera à une perfection sans limites.
Or, il me semble qu'en définissant comme vous l'avez fait les années d'apprentissage et la maîtrise, vous avez rétréci la portée de l'une et de l'autre de ces deux idées. A votre sens, la première signifie uniquement l'erreur qui consiste à chercher hors de soi ce que l'homme intérieur a le devoir de produire de lui-même, et la seconde, la conscience claire et certaine de ce qu'il y a d'erroné et de fallacieux dans cette recherche, de ce qu'il y a de nécessaire dans cette création spontanée, etc. Mais êtes-vous sûr que toute l'existence de Wilhelm, telle qu' elle s'étale là, sous nos yeux, dans le roman, s'exprime et se traduise en effet, tout entière et parfaitement, dans cette idée? Cette formule rend-elle tout intelligible? Et sufïit-il, pour passer définitivement l'éponge sur ses erreurs, que le sentiment paternel se soit révélé en lui, ainsi qu'il arrive à la fin du septième livre? Ce que je souhaiterais donc, en ce qui concerne ce point, ce serait qu'on pût voir encore un peu plus clairement comment tous les éléments divers du roman se rapportent à cette notion philosophique. Je dirais volontiers que la fable est parfaitement vraie, que la morale de la fable est, elle aussi, parfaitement vraie, mais que le rapport qui lie la morale à la fable n'éclate pas encore aux yeux avec une évidence suffisante.
Je ne sais si, dans les deux séries de remarques qui précèdent, j'ai su me faire bien comprendre : la question a une portée qui s'étend à toute l'œuvre, si bien qu'il n'est pas aisé de l'exposer convenablement à propos d'un fragment particulier. Mais, ici encore, c'est bien assez d'une indication sommaire.
Avant de m'envoyer les xénies, ayez donc la bonté d'y barrer tout simplement ce que vous souhaiteriez de voir retrancher, et de souligner ce que vous désirez qu'on corrige. Il me sera ainsi plus aisé de prendre mes mesures pour m'acquitter de ce qui reste à faire.
Si seulement vous trouviez le goût et le loisir de songer aux petites poésies du genre gracieux que vous vouliez donner encore à YAlmanach, et à la romance de Mignon que j'aurais, au fond du cœur, tant envie d'avoir ! Vous savez bien que le lustre de YAlmanach dépend uniquement de ce que vous y mettrez. Quant à moi, me voici reparti à vivre et à nager dans la critique, pour arriver à voir clair dans le Meister, et je ne puis plus guère faire grand' chose pour YAlmanach. Après quoi, ce seront les couches de ma femme, qui ne seront pas précisément pour favoriser l'inspiration poétique.
Elle vous envoie ses amitiés sincères. Adieu. J'espère vous écrire encore dimanche. — Sch.
Auriez-vous l'obligeance de me faire prêter par la Bibliothèque de Weimar le cinquième volume du grand recueil de Muratori (1)?
Et encore un autre petit vœu. J*aimerais bien donner votre portrait en tête du prochain Almanach des muses, et je viens d'écrire à Boit, à Berlin, pour lui demander s'il peut encore se charger de ce tra-
(1) Rerum italicarum scriptorès. Le volume que demandait Schiller était destiné à l'historien Funk, en vue d'un article sur Robert Guiscard, qui parut dans les numéros 1, 2 et 3 dos Heures pour 1797.
vail. Seulement, je préférerais qu'il fût fait d'après une peinture, et no a d'après le cuivre de Lipsen, et je viens vous demander si vous consentiriez à nous confier le portrait de Mcyer. Au cas où il vous serait désagréable de vous en séparer, vous me permettriez bien pourtant de le faire copier, s'il se trouve à Weimar un peintre supportable ?