‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 193 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Après avoir longtemps oscillé de part et d'autre, toute chose finit toujours par trouver sa position normale d'équilibre. Notre première idée, pour les xénies, était l'idée d'une farce joyeuse, d'une mystification de rapins, calculée en vue d'un effet momentané, — et, ainsi conçu, c'était parfait. Après quoi, il y a eu surabondance, et la poussée a fait éclater le vase. Voici ce que je viens enfin, après avoir ruminé l'affaire une fois de plus, de trouver la manière la plus naturelle du monde de donner satisfaction tout à la fois à vos désirs et aux nécessités de Y Almanach.

A bien examiner les choses, ce qui avait fait naître le rêve ambitieux d'une sorte d'universalité encyclopédique, et ce qui m'avait le plus cruellement embarrassé dans le travail d'organisation, ce sont les xénies philosophiques et proprement poétiques, en un mot, les xénies innocentes, c'est-à-dire celles dont il n'était nullement question dans notre dessein initial. Détachons donc celles-là pour les donner

(1) Schiller l'avait connue à l'époque de son séjour à Mannheim.

dans la première partie, la partie posée et raisonnable de YAlmanach, parmi les autres poésies ; réservons au contraire le nom de xénies pour celles qui sont de Tordre plaisant, et groupons-les toutes ensemble, à la suite de la première partie, comme nous avons fait Tan dernier pour les Epi grammes, — et le tour sera joué. Jetées pêle-mêle, sans aucun mélange de pièces sérieuses, elles perdront beaucoup de leur férocité, le ton général de bonne humeur excusera les vivacités de chacune d'elles prise isolément, comme vous en faisiez vous-même la remarque l'autre jour, et, du même coup, elles formeront jusqu'à un certain point un ensemble. Même les coups de bâton appliqués à Reichardt, nous les sèmerons de-ci de-là, dans le tas, au lieu de les mettre en tête, comme nous avions fait ; nous lui faisions, en le distinguant ainsi, à la fois trop d'honneur et une trop cruelle offense. De cette manière, — si, du moins, vous approuvez mon idée, et je crois qu e vous l'approuverez, — nos xénies retourneront à leur nature première, sans que nous ayons lieu de regretter de nous en être écartés chemin faisant, puisque nous devons à cette aberration même d'avoir fait bon nombre de bonnes et belles trouvailles.

Enfin, comme, en vertu de la nouvelle répartition, celles de vos xénies de caractère politique qui contiennent uniquement de la doctrine et qui ne visent personne se trouvent nettement séparées des pièces satiriques, je les ai signées de votre nom. Il convient qu'elles portent ouvertement votre nom, attendu que ce sont des confessions personnelles qui se rattachent aux Epigrammes de l'an dernier, et, jusqu'à un certain point, au Meister, et que, par leur forme aussi bien que par leur contenu, elles portent votre marque à ne pas s'y méprendre.

Aujourd'hui encore, je suis sans nouvelles de Souabe ; il semble bien que nous en soyons tout à

fait coupés. M. von Funk, de qui je viens de recevoir une lettre, s'est trouvé obligé de quitter Artern, qui est sa résidence habituelle, et de se transporter dans la région de Langensalza. Pourtant, il n'y a guère lieu de trop s'inquiéter pour ce pays-là, car il estime que la position est militairement de nulle valeur. Adieu. — Iéna, le 1er août 1796. — Sch.

Vous allez être encore, mon bon ami, tous ces jours-ci, obligé plus d'une fois de vous armer de patience à mon égard, car, aujourd'hui qu'approche la date où je comptais entreprendre mon voyage (1), je ne sens que trop vivement tout ce que je perds à remettre à plus tard une espérance si prochaine, ce qui, à mon âge, équivaut à y renoncer à tout jamais. C'eût été pour moi l'unique moyen d'acquérir ce qu'il me manque encore de culture ; c'est . à cette condition que j'eusse pu parvenir à faire un emploi utile et fécond de ce que je possède de ressources naturelles, et j'eusse été assuré de rapporter dans le petit coin du monde où nous vivons un riche trésor, qui, dans l'avenir, nous eût remplis l'un et l'autre d'une reconnaissance heureuse envers le temps que j'eusse passé loin de vous. J'envie désespérément à notre bon Meyer tout ce qu'il voit là-bas de ses yeux, et lui-même n'en jouit qu'à demi, à la pensée que, pour moi, tout cela ne sera jamais que lettre morte. Enfin, ce qui achève de me chagriner, c'est de n'avoir en perspective aucun travail qui soit de nature à animer mon courage et à me communiquer de l'élan. Jamais je n'ai eu un si grand besoin qu'aujourd'hui d'un grand voyage et de cette foule d'observations qui viennent vous envahir de

(1) Gœthe avait formé depuis longtemps le projet d'un voyage en Italie, où Meyer le pressait d'aller le rejoindre. Le projet fut abandonné.

toutes parts. Et pourtant, j'ai beau retourner les choses de toutes façons, il serait insensé de se mettre en route à l'heure présente, et il faut donc en prendre son parti.

J'espère aller vous voir bientôt. Je suis très content que vous ayez trouvé une solution qui sauve du naufrage notre amusette des xénies. Je suis tout à fait d'avis que c'est la bonne ; YAlmanach gardera ainsi sa forme première, et se distinguera avantageusement de tous les autres almanachs analogues par son prélude et son postlude ; il ne risquera pas de prendre un aspect par trop bariolé par le mélange de genres littéraires discordants, et aura néanmoins toute la variété possible. Qui sait quelle nouvelle invention nous viendra à l'esprit, lorsqu'il s'agira de lui donner, l'an prochain, un intérêt capable d'allécher le public? Je ne veux pas vous parler aujourd'hui d'autre chose. Adieu. Faites mes amitiés à votre chère femme ; je souhaite de vous trouver, vous et les vôtres, bien portants et en bonne disposition d'humeur. — Weimar, le 2 août 1796. — G.

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