‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 192 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 31 juillet 1796.

Il n'est pas possible que vous ayez, à voir les xénies quitter vos mains, plus de déplaisir que je n'en ai moi-même. Sans parler de la nouveauté et de la piquante originalité de l'entreprise, l'idée d'exécuter en commun avec vous tout un travail d'ensemble avait pour moi un si puissant attrait !

(1) Elle y joua du 12 août au 30 septembre, puis rentra directement à Weimar.

28fi 31 JUILLET 1796

Mais soyez sûr que je n'ai pas sacrifié l'idée à mes convenances personnelles. Il s'en fallait encore infiniment qu'elles formassent un tout qui fût de nature à satisfaire même le plus indulgent des lecteurs ; et mon dur métier de rédacteur en chef ne m'a donné qu'une trop longue expérience de ce genre de défauts. Même si nous avions pu y consacrer sans réserve les deux derniers mois, nous ne serions parvenus à donner ni à la portion satirique, ni à l'autre, le degré d'achèvement qui eût été strictement nécessaire. Il nous était impossible de garder le tout jusqu'à l'année prochaine, d'abord en raison des besoins impérieux de Y Almanach, puis parce que c'eût été trop risqué, vu les nombreuses allusions aux œuvres littéraires les plus récentes, qui auraient perdu toute saveur à une année de distance ; sans parler de mes autres scrupules, que je vous exposerai de vive voix. Au reste, ni l'idée, ni la forme ne sont définitivement perdues pour nous, car il nous reste en réserve une quantité si prodigieuse de matière, que ce que nous pourrons y joindre du fond ancien y passera inaperçu.

Votre nom ne figurera qu'avec beaucoup de modération. Je l'ai même supprimé au bas des petites pièces politiques qui ne contiennent' pas d'attaques personnelles, et où on eût été bien aise de le trouver, pour éviter qu'on ne les rapprochât de celles qui visent Reichardt. Il n'est pas admissible qu'on ménage Stolberg, et vous n'y songez certainement pas vous-même ; quand à Schlosscr, il n'est nulle part visé plus explicitement que ne le comporl fatalement toute satire générale à l'adresse d< dévots. D'ailleurs, ces coups de boutoir contre h bande de Stolberg sont placés dans un contexl qui, pour n'importe qui, me dénonce immédiatement comme l'auteur ; je suis, avec Stolberg, en guerre ouverte et déclarée, et je ne suis tenu à aucune réserve. Wieland s'en tirera avec « la gra*

cieuse vierge de Weimar », dont il ne peut vraiment pas s'offenser. Au reste, toutes ces pièces à personnalités agressives paraîtront seulement dans la seconde moitié de l' Almanach, si bien que, lorsque vous viendrez ici, il vous sera encore loisible de retoucher ce qu'il vous plaira. Pour éviter de faire de la peine à Iffiand, je mentionnerai uniquement, dans le Dialogue avec Shakespeare (1), des pièces de Schroder et de Kotzebue. Ayez donc la bonté de me faire copier par votre Esprit (2) la liste des personnages de cinq ou six pièces de ces auteurs, pour que je puisse y faire des allusions.

Cellini ne presse pas pour cette fois. Voilà plusieurs courriers partis sans que j'aie pu faire aucun envoi à Gotta, la poste n'acceptant rien pour Stuttgart ni pour Tubingue. J'ai encore là le dernier morceau de Cellini, celui qui est destiné au numéro 8, et Cotta n'a certainement pas reçu la copie pour le septième, qui était encore en route au moment où Stuttgart a été occupée.

Il n'est parvenu ici aucune nouvelle de Souabe depuis huit jours ; je ne sais ni ce qu'il est advenu de ma famille, ni où elle réside en ce moment.

On écrit aujourd'hui de Cobourg que les Français y entreront sous peu de jours, mais que tout le monde y est sans la moindre crainte. C'est ce que l'hypocondriaque le plus poltron qu'il y ait sur terre, M. Hess, écrit à sa femme, qui est ici ; il faut donc bien que ce soit vrai.

Il peut être sage de laisser le temps apaiser dans le cœur des gens d'Iéna la terreur que leur inspirent les Français avant de leur donner la comédie. Il y a aussi beaucoup de consciences scrupuleuses qui considéreraient un divertissement comme déplacé en un temps de si grave calamité publique.

(1) Un groupe de vingt-deux distiques qui fut réuni dans la suite sous ce titre commun : l'Ombre de Shakespeare,

(2) Voir ci-dessus la lettre 176,

288 1er AOUT 1T9G

Comme le théâtre de Mannheim est, à ce que Ton dit, fermé pour un an, vous pourrez sans doute avoir à nouveau Iffland à Weimar. Il serait à souhaiter que ce fût, pour le théâtre de Weimar, l'occasion de recruter une actrice ; Mlle Witthôf t (1) (j'ignore quel nom elle peut bien porter à présent) serait une excellente acquisition.

Tout va bien chez moi, et le petit s'habitue peu à peu. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés.

Adieu. J'aurai grand plaisir, lorsque vous reviendrez ici, à apprendre où vous en êtes de vos recherches d'histoire naturelle. — Sch.

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