‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 2 sur 199 · AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

J'ai suivi l'édition publiée en 1912 par Ylnsel- Verlag de Leipzig, en trois volumes. Elle est, de toutes, non seulement la plus récente, mais encore la meilleure. Le texte, qui remplit les deux premiers volumes, a été établi par M. Hans Gerhard Gràf. A présent qu'on possède au complet la grande édition critique de la correspondance de Gœthe, et celle que M. Jonas a donnée de la correspondance de Schiller, la tâche était aisée. M. Gràf a pourtant fait de tous les manuscrits encore existants une collation nouvelle qui lui a permis d'amender sur plus d'un point le texte traditionnel, et tenu un compte attentif de tout le labeur utile de la légion d'érudits qui, depuis près d'un siècle, s'est appliquée à corriger, à compléter, à mieux dater et mieux ordonner le précieux recueil que, de 1827 à 1828, Gœlhe avait pieusement mais nonchalamment publié. Sauf la chance improbable de trouvailles inattendues, il n'est guère vraisemblable qu'on fasse beaucoup mieux.

Gœthe avait promis, lorsqu'il imprima pour la première fois ces textes, de les faire suivre d'un commentaire explicatif. Il n'a pas tenu sa promesse, et l'on comprend qu'il ait reculé devant la tâche. Il

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n'eût pas manqué d'élever un noble monument à la gloire de son ami, mais il est douteux qu'il eût dispensé les commentateurs à venir de toute la peine que leur a coûtée l'éclaircissement de tant de difficultés accumulées. Goethe voyait les souvenirs anecdotiques de haut et de loin ; les quelques récits qu'il fit après coup de ses rapports avec Schiller sont la preuve que la précision n'était pas son fort, et qu'il lui était assez indifférent de brouiller les dates et de confondre les époques. Pour interpréter convenablement ces documents, pour en expliquer les difficultés, en saisir les nuances fugitives et les innombrables allusions, il fallait connaître au juste, non seulement la biographie des deux poètes au cours de ces onze années, mais toute l'histoire littéraire et intellectuelle de l'Allemagne durant cette période complexe et enchevêtrée. On sait quelle somme énorme de travail l'érudition y a dépensée. Le troisième volume de l'édition que nous suivons est rempli tout entier par un commentaire où se trouve condensé, sous une forme sèche et sommaire, mais commode et presque toujours consciencieuse, l'essentiel de ce qu'il importe de savoir si l'on veut n'être pas arrêté à chaque pas dans sa lecture. M. Albert Leitzmann, qui en est l'auteur, y a compilé avec soin une foule d'éclaircissements certains ou plausibles qu'il faudrait, autrement, aller chercher dans l'océan d'une bibliographie innombrable. J'ai puisé largement à cette source facile, non sans recourir souvent aux travaux où M. Leitzmann avait lui-même puisé en toute liberté, et à bon nombre d'autres encore. Mais l'annotation, qui, pour être complète, eût au moins doublé l'étendue de ces volumes, s'est bornée volontairement au strict indispensable.

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J'ai fait de mon mieux pour prêter une forme lisible à ee document sincère et émouvant entre tous, et qui n'avait encore jusqu'à ce jour, que je sache, été traduit ni complètement ni convenablement. Toute traduction est, jusqu'à un certain point, une interprétation. Il n'était pas permis de prétendre supprimer toutes les obscurités, qui naissent fréquemment de la difficulté même des sujets, et qu'on ne peut songer à vaincre qu'au prix «d'une étude laborieuse, à supposer même qu'on soit préalablement initié à la pensée philosophique et à la terminologie abstraite <de l'époque, mais je me suis efforcé d'en^ réduire le nombre et de simplifier la leeture, en donnant de ces termes anachroniques, aussi souvent que j'ai pu le faire sans fausser le modèle, des équivalents suffisamment justes et limpides. Il va de soi que je ne me pique, ni d'y avoir toujours réussi, ni de n'avoir jamais commis d'erreur.

On ne cherchera donc pas ici un calque du texte allemand. La servilité, loin d'être l'exactitude, en est l'opposé. Une transposition met pour met est un faux-semblant et une déception perpétuelle pour le lecteur. J'ai tenté de rendre sincèrement le mouvement, l'intensité sentimentale, l'allure de la pensée, la vérité familière du ton, le pittoresque prime-sautier de l'expression. Dans les quelques passages qui sent demeurés ambigus, soit à dessein, soit par négligence, qui sont, soit insuffisamment explicites, soit intentionnellement elliptiques, et où il est à tout jamais impossible de conjecturer avec certitude la valeur que l'écrivain entendait prêter à une locution ou à une tournure à doublo ou à triple sens, j'ai, au lieu de me tenir dans le vague, résolument tranché d'autorité, et, entre les diverses

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significations possibles, adopté celle qui me paraissait la plus probable, au risque de me tromper.

Une correspondance comme celle-ci, où le ton varie d'une page à l'autre, où les lettres rédigées avec soin et recopiées après corrections alternent avec les billets à peine écrits et jetés à la diable, où l'on se trouve aux prises, non pas avec un style, ou deux, mais avec une infinité de styles qui diffèrent entre eux selon l'humeur d'esprit, le loisir et le moment, est singulièrement faite pour décourager le traducteur, et pour lui donner à sentir à tout instant la vanité de son effort. Sa tâche stricte consiste à éclaircir son texte et à le rendre lisible. Il a donc le droit, lorsque l'expression est confuse, ou enveloppée, ou gauche, d'y apporter, soit plus de netteté, soit plus d'épanouissement, soit plus de rectitude. Mais ce droit et ce devoir ont leurs limites. Lorsque l'obscurité résulte de l'inachèvement d'une pensée qui n'a pas encore su dépasser la phase sentimentale et indistincte, et qui n'a pas atteint à 3a pleine maturité ni à la pleine possession d'elle-même, lorsque la formule spécieuse dont l'auteur se satisfait et sous laquelle il dérobe sa pensée plus qu'il ne l'exprime atteste simplement qu'il préfère, si sincère 8oit-il, esquiver provisoirement une difficulté à laquelle il ne sait pas de remède, ou masquer une lacune qu'il est impuissant à combler, lorsque l'auteur compose mal parce qu'il ne lui plaît pas de faire l'effort nécessaire pour composer bien, et écrit mal parce que, dans sa précipitation, l'expression juste lui échappe, — en ces divers cas, il y aurait, de la part du traducteur, impertinence à lui en remontrer, à prétendre penser plus profondément, ou plus complètement, ou plus logiquement qu'il n'a su le faire, ou qu'il ne pouvait le faire à la date

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où il écrivait, à introduire de la cohérence aux endroits où sa fantaisie et sa négligence se sont ou diverties ou laissées aller, à écrire bien lorsqu'il lui a plu d'écrire mal. Le traducteur ne saurait en équité être tenu pour responsable de ces taches, qu'il avait le devoir de respecter : elles font partie de la physionomie de son texte, au même titre que les parties lumineuses ou éclatantes, surtout lorsqu'il arrive, comme ici, que la plume se ressente parfois de la lassitude, de la maladie, de la hâte ou du caprice. Et pourtant, la fidélité a ses bornes et la langue française a ses exigences, et le traducteur respectueux de sa plume se trouve fatalement entraîné à remédier aux répétitions de mots, aux impropriétés de termes, aux images qui grincent, à la dureté des heurts, dût-il courir le risque de noyer dans la monotonie d'une correction uniforme les aspérités caractéristiques de son texte, tout comme il est tenu, s'il veut rester Français, de tailler hardiment dans la surabondance touffue des mots parasites et des nuances redondantes, dans tout l'appareil grammatical trop apparent, naïf et minutieux, qui est le squelette obligé de tout style allemand. Des deux écrivains et des deux styles auxquels nous avons affaire ici, Schiller est celui qui se prête le plus complaisamment — je dirai même avec une complaisance périlleuse — à la bonne ordonnance correcte, pleine et liée qui est l'âme normale de la prose française. Sa forme épistolaire est souvent impétueuse et trouble, sa dialectique est souvent de l'improvisation plus oratoire que philosophique ; dans la turbulence de son élan sentimental, il se jette souvent à l'étourdie sur le thème qui s'offre ou qu'on lui tend, et il s'évertue, en y employant toutes ses ressources de rhéteur éloquent et de

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sophiste, à se l'annexer, à le pousser de gré ou de force dans son propre champ visuel, sans prendre toujours suffisamment garde à la portée exacte des idées ni à la juste propriété des termes. Mais le style de ses lettres, — ou plutôt son style, car il n'en a qu'un, le même qu'en histoire, qu'en philosophie, qu'en critique, — qui est régulier et classique, périodique et arrondi, oratoire et étoffé, où les tran^ sitions sont directes et les articulations nettes, où tout se développe à une allure balancée et uniforme, et où l'on aimerait parfois à dégonfler l'enflure surchargée d'une éloquence trop sonore, n'a rien qui, au prix de quelque effort, ne se plie en somme sans trop de dommages aux habitudes de notre langue. — Il en est tout autrement de Goethe, qui est, au sens le plus haut et le plus complet du mot, un artiste littéraire, et dont le style, plastique et expressif plus qu'aucun autre, prend cent formes diverses et cent physionomies imprévues. Lorsqu'elle n'est pas, de propos délibéré et par manière de jeu, apprêtée et guindée comme un style de chancellerie, sa forme épistolaire a, dans son premier jet familier et spirituel, quelque chose de dru et de savoureux, mais souvent aussi d'anguleux, de saccadé et d'abrupt. Il pousse devant lui, avec un air de hauteur dédaigneux de l'effort, des phrases sèches et rocailleuses, mal coupées, à peine ponctuées, où les incidentes, qui surgissent au gré des caprices de la pensée, s'accrochent de biais, comme elles peuvent, et qui s'enchaînent entre elles par des transitions latérales cl gauches, avec je ne sais quel air bâclé, bariolé, voyant, dégingandé et archaïque. Il en coûte au traducteur un très grand effort pour respecter ces traits de style qui sont des traits du caractère, cette iu différence supérieure à l'égard de la cohé-

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rence vulgaire et des normes coutumières de la rhétorique de tout le monde, cette insouciance devant les contradictions et devant les démenti» qu'on s'inflige à soi-même, et pour se garder d'introduire, dans la trame lâche de ces négligences voulues ou acceptées, plus de soin et de tenue, des coupures plus nettes et une carrure plus ferme. Mais, si vigilants que soient ses scrupules, il lui est bien difficile, sous peine de violenter jusqu'à l'intolérable le goût français, de ne pas banaliser jusqu'à un certain point l'originalité savoureuse de cette physionomie.

C'est dire, en d'autres termes, que si le lecteur à qui l'on offre le drame émouvant de cette grande amitié n'est pas résolu à faire de son côté un effort en vue d'atteindre, sous l'insuffisance des mots, la vérité des caractères et l'âme sentimentale et intellectuelle de ces deux hommes, toute la peiue du traducteur aura été vaine plus qu'à demi.

Cette amitié fut en effet un drame, et évolua comme un drame. La progression, l'ascension est ininterrompue et rapide pendant les quatre premières années ; 1798 et 1799 marquent le point culminant, l'intimité achevée ; après quoi, c'est l'élan amorti, un développement calme et plus rassis, jusqu'au dénouement, à la mort de Schiller, en 1805. Et ce qui fait le caractère singulier de cette « amitié unique », c'est qu'elle fut, non pas l'accord spontané de deux cœurs et de deux esprits jeunes et faits l'un pour l'autre, mais le don volontiers, volontairement offert et volontairement accepté, de deux hommes mûrs d'âge, façonnés par la vie, et que

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tout semblait séparer. « Le grand prix de notre amitié, écrivit maintes fois Goethe à Schiller, c'est qu'elle a surgi entre nous à un âge où nous étions pleinement formés l'un et l'autre. » ,

Gœthe avait quarante-cinq ans et Schiller trentecinq lorsqu'en juin 1794, sans doute à l'instigation de sa femme et sur les instances de Humboldt, mais sûrement aussi de propos longuement délibéré, Schiller écrivit à Gœthe, pour lui demander sa participation active à la revue qu'il projetait de publier, la lettre déférente et cérémonieuse qui ouvre leur correspondance. Leurs rapports, jusque-là, avaient été réservés et distants, presque ouvertement hostiles. Gœthe, dont la nature pondérée et ordonnée ressentait comme une sorte d'affront douloureux tout ce qui est confusion et désordre, déséquilibre et agitation, n'était sans doute pas homme à méconnaître l'ardente vigueur d'un talent noble et sincère entre tous, mais le bouillonnement trouble de ce cœur violent et perpétuellement en révolte, « la frénésie cérébrale » de cet éternel étudiant le raidissaient dans une répugnance défiante qui ne pouvait apparaître à Schiller que comme la malveillance inquiète et jalouse d'un rival. Schiller, de son côté, avait l'âme trop haute et trop clairvoyante pour ne pas s'incliner devant la grandeur du seul poète dont il redoutât et admît loyalement la supériorité, mais, dans sa sincérité impétueuse, il était impuissant à taire la répulsion qu'il ressentait à son approche. « Il a infiniment plus de génie que moi, écrivait-il â Korner en 1789, et, de plus, une richesse infiniment plus grande de connaissances, une aptitude plus sûre à saisir le réel, sans parler d'un s'mih artistique plus pur, et affiné par une pratique constante de» œuvres d'art »; mais, vers la

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même date, il écrivait à Caroline de Langefeld, qui allait être sa belle-sœur : « Son caractère ne me plaît pas, je ne me le souhaiterais pas à moi-même, et je ne me sentirais pas à l'aise dans le voisinage d'un homme pareil. » Il écrit en cette même année : o II est impossible de rêver homme plus impertinent », et enfin, en cette même année encore, ses rancœurs éclatent en quelques lignes violentes : « Cet homme est en travers de ma route, et ne cesse de me remettre en mémoire la dureté de ma destinée. Alors que tout lui sourit, j'en suis réduit à lutter éperdument et sans trêve. » Autant il admire l'écrivain, autant il poursuit de ses sarcasmes l'homme tel qu'il se le figure, l'homme « qui pose au héros », le demi-dieu environné d'un cercle de courtisans et de flatteurs, et qui se repaît mesquinement de leurs adulations, l'homme secret qui reçoit les hommages de tous et ne se livre jamais à personne, l'égoïste qui jouit uniquement de lui-même, l'homme heureux, orgueilleux et vain, — jusqu'au jour où, par l'effet d'un acte énergique de sa volonté et d'un acte de bonne volonté condescendante et intelligente de la part de Goethe, le contact s'établit et la glace se rompt.

Dans le premier accueil que Gœthe fit aux avances de Schiller, il entra sans doute une part de coquetterie surprise et peut-être narquoise, mais il y entra sûrement autre chose encore. Les onze jours qu'il fit attendre sa réponse furent certainement pour lui des journées lourdes de réflexion, et il dut peser longuement les conséquences d'une résolution qu'il n'était pas homme à prendre à l'aveuglette. Il faudrait, pour reconstituer par conjecture, avec une suffisante vraisemblance, les motifs qui emportèrent finalement sa décision, se replacer, avec

toute la précision possible, à ce moment de sa vie intellectuelle et de sa carrière. On ne saurait y songer ici, et il faut bien se borner à rappeler, en quelques lignes, que ce fut alors l'heure la plus critique qu'ait connue le développement de sa vie d'artiste, ïl y avait plusieurs années que sa veine poétique était tarie, et Reineke Fuchs n'avait plus guère été qu'un divertissement et qu'un artifice destiné à donner le change. Depuis la campagne de France et le choc qu'il en avait ressenti, il se sentait comme vide et comme désemparé, et l'assiduité intermittente qu'il apportait à ses recherches d'histoire naturelle et de physique visait à occuper son désœuvrement stérile autant au moins qu'à satisfaire les vastes besoins de son intelligence. Si, aux yeux du public, le masque de sérénité* olympienne et d'orgueil altier n'a rien perdu de son prestige, Fâme avisée et prudemment calculatrice que ce masque dissimule, Fâme frémissante de l'artiste et de l'homme de lettres n'est pas sa propre dupe, et s'inquiète, et ressent douloureusement le besoin d'un rajeunissement, d'une substance neuve, d'une fécondation nouvelle. La Critique du jugement a ébranlé, plus violemment peut-être qu'il ne se l'avoue, ïes bases profondes de son ancien équilibre intellectuel. Il est trop clairvoyant pour ne pas sentir que, de cette philosophie kantienne que sa nature personnelle abhorre instinctivement, mais dont il comprend et constate la puissance de pénétration et de rénovation, il va naître, il est né déjà tout un monde nouveau de pensée hardie et de sensibilité vivante, que le foyer le plus ardent de cette nouveauté révolutionnaire e6t là, tout proche de lui, à Iéna, que, dans la crise de décomposition et de Stérilité sénile où s'éinielio la littérature' et la philo-

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Sophie de l'âge finissant, la poussée audacieuse de ce groupe d'hommes si riches d'intelligence, détalent, de foi, d'orgueil philosophique et de volonté de vaincre aura demain cause {p.gnée et se sera emparée de tout ce qui compte dans lu jeunesse, — enfin, que, s'il se tient à l'écart, il court grand risque de se laisser distancer, et d'aller rejoindre bientôt, dans l'indifférence ou le mépris, les survivants d'une époque périmée. « Je ne sais vraiment ce qu'il serait advenu de moi, écrira-t-ii plus tard, si Schiller n'avait agi sur moi; » Il fait donc le geste décisif, il accepte la part de collaboration qui lui est offerte, il vient à Iéna, et lorsque, le 23 juillet 1794, il rentre à Weimar, il est conquis.

L'action s'engage alors, le duel commence, et il n'est, pas de spectacle plus dramatique, plus subtil, plus émouvant.

Chose singulière, le protagoniste, celui qui mène le combat, avec une verve et une hardiesse qui ne se démentent pas, c'est l'homme souffreteux et malingre, l'être de douleur que la maladie ronge1 dans ses œuvres vives et emportera bientôt, qui vit reclus dans sa chambre et dans son jardin, qui ne connaît du monde que ce qu'il en aperçoit par sa fenêtre, qui ne sort dan» la rue qu'en tremblant d'inquiétude et de peur, qui ne sait que ce que lui ont appris de» lectures désordonnées et fragmentaires, mal dirigées, mal digérées, qui n'a guère d'autre nourriture spirituelle que ce qu'il trouve en lui-même, les tempêtes de son idéalisme et la stérilité de son demi-kantisme. Envers son aîné, enver»l'homme heureux et fort, taillé physiquement pour vivre un siècle, qui réunit tous les dons de la nature, de l'esprit, du génie, de la chance et du monde, qui sait tout, comprend tout et a tout vécu,

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on ne lui sent pas l'ombre de jalousie ou d'envie : du jour où il a fait le don de lui-même, il l'a fait sans réserve, avec tout l'enthousiasme candide d'une tendresse presque juvénile, et il n'y a plus désormais en lui qu'admiration et que dévouement. Timide et comme soumis au début, on le voit petit à petit s'enhardir, prendre plus d'assurance, tenir tête, parler avec autorité, non par calcul tactique, mais en vertu d'un élan toujours également sincère et passionné. Car le plus haut profit qu'il tire de cette amitié, c'est la confiance que lui donne enfin en son propre génie l'affection d'une haute raison qu'il vénère, l'estime d'un haut jugement qu'il tient pour impeccable ; mais il n'est pas de ceux qu'on dévie aisément de leur route, et il saura toujours esquiver ou interpréter à sa guise, lorsqu'ils iront contre sa nature, les conseils et les leçons. — ■ Il en est différemment de Goethe. Il a beau, souvent avec inquiétude, parfois avec une impatience qu'il tait de son mieux pour ne pas contrister son ami, mais qu'on perçoit aisément sous de fugitifs mouvements d'humeur, se dérober devant une pression qu'il dut plus d'une fois juger trop tenace, ou indiscrète, ou inconsidérée, comme il a tout à la fois plus d'amour-propre encore que d'orgueil, et plus de bonne volonté sincère que de confiance en soimême, il subit en maugréant, plus qu'il ne le voudrait, les exhortations et les injonctions de cette certitude véhémente. Il se plaignait alors tout bas, il se plaindra tout haut, plus tard, de s'être laissé parfois influencer plus que de raison par cette hauteur d'affirmation et par ces jugements péremptoires et sans réplique, et — en particulier pour Wilhelm Meister et pour la Nouvelle — de s'être laissé détourner, par une amitié tyrannique, du

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chemin qui était le sien. Mais, lorsqu'une intelligence comme celle-là, réaliste et lucide jusqu'au cynisme, accepte de subir une tyrannie pareille, elle n'a qu'à s'en prendre à elle-même. Si Gœthe s'y soumit, c'est qu'il y trouvait ou qu'il crut y trouver son compte.

Parmi les quinze mille lettres de Gœthe que nous possédons, les cinq cents lettres qu'il écrivit à Schiller tiennent une place unique. Ce n'est plus ici, comme dans les lettres à Humboldt, ou à Zelter, ou à Merck, l'homme qui se surveille, l'homme voulu, l'homme de raison qui est au premier plan, c'est l'homme de chaque jour, l'homme lui-même. Sans doute, un homme discret et secret comme l'était celui-là, djscret par nature, secret par sagesse et par longue pratique des hommes, ne se confesse jamais tout entier, et Schiller, qui disait tout, dut plus d'une fois souffrir amèrement de réticences qu'il s'expliqua mal, ou de silences qu'il ne comprit que trop bien. Mais, à tout prendre, dans ces cinq cents lettres, l'attitude et le masque sont tombés, et l'homme est là, nu et sincère plus que partout ailleurs. Un homme de lettres, dans toute l'acception du terme, impressionnable, impatient, irritable, impitoyable à ses ennemis et dur à ses rivaux, prompt à se maîtriser et à se composer une conduite, mais capable aussi de colères terribles, de haines tenaces et de rancunes opiniâtres ; un poète aux projets innombrables, conçus soudain, poursuivis un moment, et abandonnés aussi vite ; une sorte d'appétit de tout entreprendre simultanément, des espoirs immenses, des découragements brusques, des revirements du tout au tout ; en somme, une âme d'artiste, aux vives réactions féminines, entièrement dominée par ses mouvements

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intérieurs; par les influences du dehors, par les suggestions de toute nature qui viennent traverser ou aider ses desseins : tel il apparaît, au moins au cours des premières années, des années héroïques de cette amitié, et, bien qu'il ait été, toute sa vie durant, et plus que personne, l'homme des époques successives et qui viennent l'une après l'autre s'effacer et se remplacer, il est probable que nous touchons là à l'un des aspects principaux de sa nature permanente.

Ce qui fait l'intérêt singulier et la grandeur originale de cette amitié, c'est qu'elle fut sans entraînement sentimental, sans aveuglement, c'est qu'elle fut, au plus haut degré, intellectuelle et volontaire. On a recueilli en un petit volume tout ce que Goethe, sa vie durant, a dit et écrit de Schiller. Il lisait en lui comme en un livre ouvert — et la difficulté n'était pas très grande de lire en cette âme ingénue jusque dans ses roueries et ses astuces, incapable de mai* trise sur elle-même, de réticence et de dissimula* tion durables — et, même aux heures de l'intimité la plus profonde, ce connaisseur d'hommes, cette intelligence avisée entre toutes perçut toujours avec une impitoyable justesse l'outrance, le formalisme, le verbalisme échauffé qui marquent les bornes entre lesquelles se débattait l'âme orgueilleuse et avide de gloire de son ami. Il lui passa tout, d'abord et' surtout parce qu'il mesurait avec une parfaite exactitude l'honnêteté impeccable, la noblesse de ce grand cœur.

11 lui fallut prendre son parti de bien des choses. 11 était relativement aisé de lui pardonner ses intempérances de langage, la sévérité avec laquelle, aux

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époques mêmes où la tendresse mutuelle fut la plus entière, l'intransigeance impatiente et indiscrète de Schiller s'ouvrait à d'autres sur les faiblesses nonchalantes de Goethe, et prononçait des arrêts sévères, dont il n'est pas possible qu'il n'ait pas eu connaissance. Il lui pardonna des offenses plus graves et des dissentiments plus constants, qu'il dut cruellement ressentir.

Voici, de tous ces griefs, le plus superficiel, mais peut-être le plus grave, parce qu'il fut de tous les jours. On verra qu'il n'est guère de lettres, dan6 toute cette* correspondance, — aussi longtemps du moins que les deux amis vécurent séparés, et jusqu'à l'installation de Schiller à Weimar, — où Goethe, soit habitude de convenance mondaine, soit mouvement spontané d'affection sincère, n'ait un mot d'amitié pour Charlotte Schiller. Or, jamais il n'arrive à Schiller d'avoir le moindre égard pour la compagne d'élection de Goethe, la mère de son fils, Christiane Vulpius. Il fait mention d'elle, en tout et pour tout, trois fois, et par nécessité. Une première fois, en 1796 (lettre 237), alors que, Goethe étant en voyage, il ne peut se dispenser, pour raisons d'affaires, d'avoir recours à son entremise, il la nomme cérémonieusement « mademoiselle Vulpius ». Lorsque plus tard, en mai 1800, pour un motif analogue, il se trouve obligé de faire allusion à sa personne, il use d'un détour embarrassé, et la désigne par ces mots : « quelqu'un de votre maison ». Une troisième fois, en décembre 1802, lorsqu'elle accouche, il l'appelle, comme faisait Goethe, « la petite » (lettre 877), et il est manifeste que Goethe s'empresse aussitôt, par deux fois, et en pure perte, de saisir au vol cet attendrissement momentané. jEt c'est tout, au cours de onze années de correspon»

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dance. Le parti pris est évident, même pour qui ignorerait en quels termes outrageants Schiller, dans ses lettres à d'autres amis, et sûrement aussi dans ses propos, parla toujours de « la maîtresse » et « des conditions misérables » du foyer de son ami, tout comme Charlotte Schiller affecta en toute occasion un hautain mépris pour celle qu'elle n'appela jamais autrement que « l'épaisse moitié ». Il n'est pas possible que Gœthe n'ait pas senti la peu généreuse obstination, ni que ce pharisaïsme bourgeois, exaspéré par la morgue intraitable des petits hobereaux de province auxquels Schiller s'était *allié par son mariage, ne lui ait pas causé une blessure d'autant plus cuisante qu'elle était quotidiennement avivée. Il n'en laissa jamais rien paraître, il ne s'en plaignit jamais à qui que ce fût, et ce n'est pas la moindre preuve, ni de sa largeur d'intelligence, ni du prix qu'il attachait à leur amitié.

Le conflit que ce trait révèle entre les caractères plonge par ses racines jusqu'au plus profond de l'un et de l'autre de ces deux êtres. Si Gœthe, à son retour d'Italie, a installé dans sa maison et dans sa vie la bonne fille illettrée et vulgaire qui lui est éperdument et à tout jamais dévouée, il entra dans son acte, à l'origine, moins d'audace que de laisseraller et de facilité. Le courage vint ensuite, par surcroît, mais, en somme, si, tout en les redoutant, il s'obstine à braver la calomnie et à défier l'hypocrite et mesquine menace de l'opinion, c'est sans doute parce que son orgueil et sa dignité ne toléraient pas de se laisser arracher une lâcheté et une ingratitude, mais c'est surtout parce que rien n'était de force à le contraindre au sacrifice d'une commodité délibérément choisie. Il n'y a pas trace, dans toute sa conduite envers Christiane, d'un coup de

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passion ou de révolte. L'aristocrate conservateur qu'il est encore alors professe, comme avait fait toute la société cultivée du dix-huitième siècle, la primauté des goûts individuels, le droit souverain de l'homme supérieur en culture à s'émanciper de ce qui est la règle impérative pour le commun, le droit à profiter des commodités qui font la vie plus facile et plus douce. Tout au contraire, le révolutionarisme de Schiller, qui proclame tapageusement les droits imprescriptibles de la passion, est tout entier pétri de moralité traditionnelle, et, une fois les feux de la jeunesse amortis, se meut, aussi bien par goût naturel que par principe, à l'intérieur des barrières intangibles qui enclosent la société et la régularité de l'existence coutumière. L'état de nature et l'homme de raison qu'après Rousseau, avec Kant, il prône contre la frivolité relâchée ou hypocrite de son siècle, c'est la tradition permanente que sa médiocre connaissance de l'histoire lui donne pour la vertu authentique des institutions humaines, et qu'il ne tolère pas qu'on mette en question. Par un paradoxe qui est la règle à cette époque, des deux amis, c'est le traditionaliste incorruptible qui garde au fond du cœur, sans oser se l'avouer, une tendresse secrète pour la Révolution française, alors que l'autre, l'homme à l'esprit infiniment plus éclairé, plus sceptique, plus libre et plus réaliste, l'homme qui sait la fragilité des formes sociales et la contingence des codes moraux et politiques et qui juge à sa valeur la sottise égoïste des hommes d'ancien régime, laisse éclater en toute occurrence la haine et le dégoût que lui inspire la France révolutionnaire, pour la simple raison que son aristocratisme est fait, non de foi et de préférence passionnée, mais d'une horreur instinctive pour le désordre et la vul-

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garité qui viennent troubler toutes choses, et mettre en péril la commodité de l'existence. En ce dixhuitième siècle finissant, ils sont l'un et l'autre des hommes de leur siècle. Schiller mourra sans avoir rien perdu de son credo sommaire ; quant à Goethe, il faudra cette longue crise, puis la maturité de la vieillesse et la sérénité d'un cœur apaisé pour lui donner, chaque jour plus large, l'intelligence du présent et l'ouverture sur l'avenir qui sont la gloire de ses dernières années. — Entre Goethe, l'homme ordonné par excellence, soucieux avant tout du décorum, des manières élégantes, du raffinement policé, de la mesure et du goût, et Schiller, ce broullon qui vivait dans un taudis, se fouettant à grands coups de café fort et d'alcool, aussi insoucieux qu'on peut l'être de toute tenue, de la plus élémentaire hygiène physique ou morale, le contraste est saisissant. Que le premier ait tranquillement installé et résolument maintenu dans sa vie, au grand dépit des maîtresses délaissées et à la grande indignation des hypocrisies mondaines, l'irrégularité de douteux aloi que toute sa ténacité et sa courageuse loyauté ne parvinrent à imposer qu'avec un succès assez précaire, — et que, par une inconséquence où il entre de l'ironie, il se décida, une fois la cause médiocrement gagnée, à régulariser par le mariage, — et que le second, le perpétuel révolté, ait poussé le respect de la correction et des formes traditionnelles jusqu'à fortifier de son implacable rigorisme la jalouse et haineuse diffamation qui s'acharnait contre son ami, rien n'est, psychologiquement, plus banal, mais rien n'est aussi plus significatif, ni plus grave.

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Ainsi l'intelligence de Goethe — qui sut respecter les convictions natives de son ami plus délicatement que son ami ne respecta les siennes — fut assez large pour passer sur les griefs humains, qui sont de tous les plus cruels, et pour s'accommoder du conflit moral où s'affrontaient leurs sensibilités. Il ne mit pas moins de complaisance à franchir docilement le fossé profond qui séparait leurs esprits. On s'est appliqué maintes fois à en tracer le parallèle, et, en particulier, M. Gundolf, dans le beau livre qu'il a consacré récemment à Goethe, s'en est trop bien acquitté pour qu'on puisse songer à faire mieux, ou pour qu'on se donne le ridicule d'effleurer en quelques pages un grand et difficile sujet. Je me borne à un petit nombre d'indications de surface, volontairement sommaires et partielles, qui ne prétendent qu'à éclairer la lecture de cette correspondance.

Des différences qui séparaieut leurs formations intellectuelles, leurs corps de doctrines, ou, si l'on veut, leurs habitudes de penser, ils eurent euxmêmes, dès leur premier contact, un sentiment très aigu et très juste. Alors que l'intelligence voltairienne et en quelque sorte cartésienne, objective et concrète de Gœthe envisage le monde et les êtres qui le composent comme une réalité, comme la réalité, qu'il faut aborder par le dehors, résoudre en ses éléments, saisir patiemment dans son mécanisme et dans l'harmonie de sa vie profonde, qu'il faut pénétrer, occuper, posséder et maîtriser par les lentes et prudentes démarches de l'observation, de l'analyse, du raisonnement, de la raison, l'idéa-

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lisme anthropocentrique de Schiller, si obstinément qu'il adhère à l'esprit et même à la lettre de la doctrine kantienne, et si obscurément qu'il s'imagine y être authentiquement fidèle et qu'il se cabre contre les outrances idéalistes de Fichte et contre les séductions de Schelling, n'en est pas moins, à son insu, plus imprégné de romantisme qu'il ne le pense, et n'en glisse pas moins, par un entraînement fatal, sur la pente qui demain absorbera le monde dans l'idéalité d'une pensée qui s'arrogera le droit et la tâche de le créer. Même contraste en esthétique. Pour le génie païen et panthéiste de Goethe, pour son imagination plastique et concrète, l'art est, de sa nature, sur le même plan que la science et, par d'autres procédés, une appréhension vivante de la vérité expressive des choses dans leur source profonde et créatrice ; mais il est surtout, au sens hellénique du mot, un métier, un jeu, de tous les jeux le plus noble et le plus divin, une libre création de formes belles, expressives et émouvantes. Sans doute, il accepte volontiers de s'entendre dire que le poète est le devin et l'artiste le voyant, et qu'il leur suffit d'un coup d'aile pour planer sur le monde et lui dicter leur loi, mais il sait trop bien ce que parler veut dire pour en être la dupe. L'hostilité déclarée qui l'a hérissé jadis contre les ambitieuses constructions philosophiques de Schiller, contre son allégorisme, son pathétique, sa conception intellectualiste et moralisante, formaliste et mécanique, de l'art et du rôle de l'artiste, en un mot contre son kantisme tout à la fois rigoureusement tendu et abusivement dévié de son sens véritable, s'est relâchée volontairement au contact de sa personne, et s'efface volontairement aussi longtemps qu'il peul croire qu'ils parlent l'un et l'autre 1(3 même

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langage ; mais il est clair qu'il se reprend et qu'il se raidit à nouveau et que toute communion prend fin le jour où il s'aperçoit que des formules trop complaisamment acceptées menacent de l'engager trop avant dans une voie qui s'écarte trop radicalement de la sienne.

Des attitudes intellectuelles différentes ne sont un obstacle décisif ni aux alliances concertées ni aux intimités sincères ; deux esprits peuvent être situés aux pôles antagonistes de la pensée, et s'entendre néanmoins, à la condition qu'ils soient de types analogues, et que, par quelque analogie de structure, ils se rangent dans une même famille. Le plus grave était qu'ils différaient essentiellement par leurs tempéraments.

Ce qui faisait la force de Schiller, c'est qu'il savait au juste ce qu'il voulait. Il s'agissait pour lui de s'emparer du grand esprit qui s'offrait, et il y apporta l'effort persévérant d'une énergie passionnée et trouble, mais imperturbable et sincère, et toutes les ressources de sa logique véhémente et pressante. Il avait la partie belle. Contre un adversaire incertain, en quête d'une sécurité, d'une règle d'action, d'une direction, il avait l'avantage de la foi ardente du néophyte, la ferveur du prosélytisme et le prestige des idées neuves. Il s'attaqua aussitôt à Gœthe en mettant en œuvre, avec un zèle qu'il fit plus pressant à mesure qu'il sentait faiblir la résistance, - tous les dons combatifs de son esprit et de son caractère, son audace de systématisation verbale, sa promptitude à construire, son ardeur prédicante, sa scolastique et sa sophistique, les arguties emphatiques ou captieuses de son âme d'avocat, la fougue de ses affirmations péremptoires, l'allure plus oratoire que lyrique d'une éloquence de rhéteur philo-

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sophe et d'une dialectique spécieuse et inventive, qui n'est jamais prise de court, — et, de tous ces dons, de tous ces moyens ingénus ou calculés, il n'en était aucun qui ne dût heurter et blesser profondément la nature intellectuelle de Goethe. Devant les coups réitérés que lui assène l'ingéniosité fertile de cette éloquence pressante et agressive, on sent fort bien que l'intelligence lucide et pondérée de Goethe, à qui répugne instinctivement tout ce qui sent l'exagération, toute construction précipitée et fragile, tout échafaudage improvisé et fallacieux, tout verbalisme et toute autorité, se révolte parfois, inquiète et rétive ; mais l'impétuosité tenace de l'attaque n'en parvient pas moins à l'envahir par une sorte d'intimidation et d'enveloppement, à lui arracher, lambeau par lambeau, d'abord une acceptation passive, puis une adhésion expresse, et à lui communiquer une sorte de foi artificielle et précaire qui, sans doute, est impuissante à s'installer souverainement dans sa sensibilité véritable et sa pensée, mais qui s'implante néanmoins assez profondément en lui pour agir à la manière d'un levain. On ne lit pas sans quelque émotion, ni sans un sourire, les lettres fameuses où Goethe, en écolier soumis et comme satisfait de la tâche bien accomplie, accepte et répète les leçons doctrinales de Schiller, s'émerveille à voir jouer le commode mécanisme des catégories kantiennes, et s'essaie lui-même, en novice studieux, à construire au moyen de ces artifices logiques une déduction de ses principes de physique. Docilité voulue, faite de ménagements infiniment délicats, qu'il apporta en toutes matières et à laquelle il se laissa prendre, jusqu'au jour où il lui vint un sentiment trop vif des différences profondes qui le séparaient de son ami, pour ne pas juger plus

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sage de s'exposer avec moins de complaisance à la discipline et à la contrainte qui risquaient d'empiéter trop profondément sur sa propre nature. Ce jour-là, il dira adieu à tout jamais à toute philosophie doctrinale et à tout esprit de système, pour s'en tenir délibérément aux règles d'observation concrète et d'explication positive qui sont le propre de l'attitude scientifique et critique de l'esprit. Mais il sortira, de cette crise et de ce contact, plus profondément modifié qu'il ne se l'imaginera lui-même. De cette imprégnation philosophique, il garda le sentiment d'une sorte d'exhaussement de tout son être spirituel, de ce qu'il appela si fréquemment sa seconde jeunesse ; ce fut, en d'autres termes, comme l'éclosion d'une sensibilité nouvelle, le jaillissement de forces nouvelles dans une nature exténuée, l'ouverture d'horizons nouveaux. « Sa pensée, écrivait Schiller dès avant la crise, s'efforce et ne cesse d'être en quête dans toutes les directions, et s'évertue à se créer un ensemble cohérent, — et c'est pour cela qu'il est à mes yeux un grand homme. » Cet ensemble cohérent, cette vision de plus haut, cette base plus large et cet équilibre plus assuré, on peut affirmer sans risque de se tromper qu'il les dut surtout à la conscience plus pénétrante et plus riche qu'au contact de Schiller il prit tout à la fois de ses propres besoins sentimentaux et des besoins intellectuels d'un monde nouveau. Il est clair que c'en est fait désormais, dans son esprit, du prestige souverain qu'avait exercé sur lui l'exemple des grands Français du dix-huitième siècle, de Voltaire, de Diderot, de Rousseau. Dans le voltairianisme, ou, si l'on veut, dans le réalisme positif et critique à la française, le classicisme traditionaliste n'est que de surface, et l'irrespect et l'audace révolutionnaire

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sans limites sont le moteur réel et l'âme véritable. La nouveauté qui vient contaminer Goethe est d'une autre essence. Elle est faite d'intellectualisme idéaliste, et elle est tout imprégnée du respect des lois éternelles et de la conservation des traditions essentielles. L'initiative la plus hardie des Allemands, même chez un Fichte, ne fait pas table rase du passé ; son jacobinisme intellectuel ne prétend nullement à construire de neuf un système de pensée et de réalité qui ne se réclame d'aucun antécédent. Il retrouve, il garde, il vivifie, il s'incorpore ce qui lui apparaît comme la substance profonde du passé humain et du passé intellectuel. La contagion de cette âme d'idéalisme sentimental et mystique a envahi Goethe, tantôt de face, tantôt par des détours compliqués et obscurs, a pénétré petit à petit, sans même qu'il en prît nettement conscience, toute la contexture de son esprit. — Sans Schiller, Faust n'aurait peut-être jamais été achevé, ou aurait été conçu autrement.

C'est une haute leçon, qui porte plus loin que la personne de Goethe : rien n'explique mieux comment l'audacieuse philosophie issue de Kant put conquérir, de proche en proche, les têtes pensantes, les têtes agissantes, la nation tout entière, comment la griserie de cet idéalisme et de cet intellectualisme surhumains, l'audace illimitée de la pensée maîtresse du monde, put, par un enveloppement insidieux, contaminer jusqu'aux cerveaux les plus robustes, — et comment, dans le domaine concret de la vie réelle, cette âme de philosophie contribua si puissamment à renverser les barrières qui séparaient les petites Allemagnes étroites et vieillottes et à créer, à la faveur de l'ébranlement napoléonien, une âme collective.

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