‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 3 sur 199 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Nous voici revenus, au terme d'un long circuit, à notre point de départ, et nous touchons à la raison profonde qui explique en fin de cause leur alliance et leur amitié. Cette raison véritable, qu'ils pressentent confusément et dont à aucun moment ils ne prennent une complète conscience, mais qui les meut sans cesse, c'est le contraste douloureux et obsédant entre l'immensité de leurs ambitions intellectuelles et sentimentales et la médiocrité de leur champ d'action.

Il faut voir les choses telles qu'elles sont, sous leur aspect de réalité concrète : dans cette petite ville de six mille âmes, grande comme une toute petite sous-préfecture, dans ce duché thuringien grand comme un arrondissement de médiocre importance, Goethe, haut dignitaire d'une cour minuscule, fonctionnaire et directeur de théâtre, ingénieur et architecte, organisateur de divertissements mondains et conducteur de cotillons, — et l'on éprouve je ne sais quelle gêne à l'entendre conter ces puérilités et ces fadaises, avec une complaisance que dissimule mal une apparente désinvolture ironique ; à Iéna, puis à Weimar, Schiller, professeur d'histoire sans emploi, pauvrement pensionné par le duc, dévoré par des besognes de librairie sans lesquelles il mourrait de faim, sans cesse rappelé, par sa santé défaillante, par l'étroitesse bourgeoise de son milieu, par les rivaux envieux et par les haines qu'il déchaîne à plaisir, par le médiocre succès de sa carrière d'homme de lettres, à la dureté précaire de ses conditions d'existence. Tels sont les hommes qui nous apparaissent aujourd'hui comme les types

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caractéristiques, les plus expressifs et les plus nobles, de l'Allemagne d'alors, d'une Allemagne dont on se fait volontiers une idylle alors qu'elle n'est qu'un désert. Tandis qu'ils ont la tête noyée dans l'empyrée d'un universalisme d'art et de pensée, ils sont rivés par les pieds à la réalité la plus provinciale et la plus morne. Alors que le monde occidental est bouleversé jusque dans ses fondements, il semble que rien n'existe pour eux que leur entourage le plus immédiat et le plus étroit. Il faut que Francfort soit prise de haute lutte par les troupes françaises et que Gœthe tremble pour sa mère, il faut que la Souabe soit envahie et la Thuringe menacée pour qu'on perçoive dans leur correspondance un vague écho de la tempête qui bouleverse le monde. Une muraille infranchissable barre l'horizon au sud, et, vers la plaine du nord, c'est tout au plus si la vue porte jusqu'à Halle, Leipzig et Dresde, toutes voisines, jusqu'à Gôttingen par le hasard d'une saison d'eaux et, dans un lointain fabuleux et inaccessible, jusqu'à Berlin, jusqu'à Kônigsberg, où Kant achève de vivre. Pour leur imagination, il existe en Allemagne, en tout et pour tout, quelques îlots parsemés, où sont tapis, aussi isolés qu'euxmêmes, quelques poètes, quelques hommes de lettres, amis ou ennemis. Proche d'eux-mêmes, l'horizon n'est ni moins étroit, ni moins mesquin : des coteries mondaines, des chapelles littéraires, des jalousies de clocher, des rivalités haineuses, des potins de petite ville, un provincialisme étriqué et étouffant. Même médiocrité en politique : le traditionnel et peu méritoire mépris qu'inspire cette momie surannée qu'est le Saint-Empire romaingermanique, une fronde narquoise envers les institutions d'ancien régime et les castes dirigeantes,

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un opportunisme ironique, sceptique et souriant, — pas le moindre soupçon de la grandeur des événements qui s'accomplissent, pas le moindre tressaillement d'humanité renouvelée, rien où il entre de la largeur, de la liberté, de la générosité, le pressentiment d'un âge nouveau, sauf peut-être le vague cosmopolitisme à la Fichte qui gronde tout bas au cœur de Schiller, et qu'il tait sagement.

Or, les deux hommes ont de leur propre valeur et de la hauteur de leur mission secrète le sentiment le plus juste et le plus aigu. Ils ont l'esprit hanté par un passé de grandeur. Ils savent que, sous d'autres cieux, Sophocle, Phidias, Platon incarnèrent l'âme la plus haute et la plus souveraine de la cité, que, dans les villes italiennes, les artistes du moyen âge finissant et de la Renaissance furent princes, que naguère, et tout près d'eux, Voltaire, les encyclopédistes, Diderot, Rousseau ont pénétré de leur intelligence et de leur pensée le génie d'une grande nation, et rayonné d'un éclat victorieux, par delà les frontières de leur pays, sur tout le monde civilisé. Ils savent à n'en pas douter qu'ils sont, à leur manière, de la famille de ces artistes et de ces grands esprits, et qu'une pareille destinée leur serait due, si le hasard de la naissance ne les avaient jetés en exilés dans la plate et opaque vulgarité de « la barbarie hyperboréenne ». Parmi l'incompréhension dénigrante et envieuse qui les environne, qui les ravale au rang d'amuseurs éphémères, et qui fait tout juste la différence entre eux et un Matthisson ou un Kotzebue, la flamme de génie qui brûle en eux leur donne le sentiment qu'ils n'ont rien de commun avec toute cette médiocrité et toute cette inintelligence mesquine. Ils conçoivent que, s'ils lient partie et s'ils se tiennent fermement unis, s'ils

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groupent autour d'eux et maintiennent fortement serrés contre eux le petit nombre des* hommes qui sont de taille à les comprendre, s'ils emploient éner* giquement les frêles moyens d'action qui sont à leur portée pour rallier les forces jeunes et les bonnes volontés naissantes, s'ils donnent l'exemple des grandes œuvres librement conçues, s'ils proposent à la conscience allemande, dans leurs personnes élargies et enrichies, le type le plus haut possible d'une humanité intellectuelle complète, saine et puissamment coordonnée, il ne peut manquer d'arriver que les barrières ébranlées s'écroulent, que les particularités égoïstes des petites patries, des coteries inintelligentes et jalouses et des bas calculs s'effacent sous le souffle d'une universalité pure, belle, vraie, sincère et désintéressée, et qu'il se crée enfin, dans une Allemagne pensante rajeunie et unifiée, un public digne de ce nom, c'est-à-dire une âme collective. C'est pour réaliser ce rêve chimérique et obscurément conçu qu'ils associent leurs génies, et qu'ils luttent éperdument pendant plus de dix années. Tâche infinie, et qui était à la merci du cours qu'allaient prendre les destinées du monde, bien plus que des plus nobles héroïsmes individuels. Lorsque Schiller mourut, on était encore loin de compte, et, quant à Goethe, il eut beau grandir ensuite, de jour en jour, en plénitude intellectuelle, en largeur, en puissance et en gloire, il n'obtint pas de son vivant la primauté incontestée qui lui vint après sa mort.

Rien n'est plus vain que de se demander ce qu'il fût advenu de cette amitié, si la mort ne l'eût brisée. Depuis plus d'un siècle, dévots de Schiller et dévots

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