‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 23 sur 199 · Goethe a Schiller · texte numérisé non relu

Goethe a Schiller

J'ai lu immédiatement, avec un vif plaisir, le manuscrit que vous m'avez envoyé ; je l'ai avalé d'un trait. Comme un breuvage exquis, et qui est en harmonie avec les besoins et les goûts de notre être, descend en nous avec une parfaite aisance, et, sitôt

(1) Michaelis, libraire à Neu-Strelit7., en Poméranio,

qiril a seulement humecté la langue, atteste sa vertu bienfaisante par l'heureuse disposition d'humeur qu'il communique à tout notre système nerveux, — c'est de la même façon que ces Lettres m'ont été douces et m'ont fait du bien. Au reste, comment en eût -il été autrement, alors que j'y trouvais, exposé d'une manière si parfaitement liée et si noble, ce qui, depuis de longues années, m'était apparu comme la vérité, ce que j'ai partie vécu, partie souhaité de vivre? Meyer (1) n'en a pas été moins enchanté que moi-même, et l'incorruptible rectitude de son coup d'oeil m'est une sûre garantie. Cet état de béatitude a bien failli être mis à mal par le billet de Herder que je vous envoie (2), et où il a tout l'air de vouloir nous taxer d'étroitesse de vues, pour l'ardeur enthousiaste que nous apportons à notre propre vision des choses. Mais comme, dans le monde des réalités phénoménales où nous vivons, il ne faut jamais prendre les choses trop au tragique, et que c'est, après tout, une consolation qui n'est pas à dédaigner que de savoir qu'on se trompe en compagnie de bon nombre d'hommes éprouvés, à l'avantage plutôt qu'au détriment de soi-même et de ses contemporains, faisons donc taire nos inquiétudes et nos scrupules, poursuivons en toute sérénité notre vie et notre travail, et que nos personnes et notre conduite se subordonnent délibérément à une pensée d'ensemble, pour que nos ébauches en reçoivent jusqu'à un certain point leur achèvement idéal. — Je garde encore vos Lettres pour quelques jours, afin de me donner une fois de plus, avec Meyer, le plaisir de les relire.

Voici les Elégies. Je préférerais qu'elles ne sor-

(1) J. H. Meyer, Zurichois, directeur de l'école de dessin de Weimar, le plus intime et le plus fidèle ami de Gœthe ; depuis la fin de septembre, il était revenu de Dresde à Weimar, et ils habitaient la même maison.

(2) Ce billet n'a pas été conservé.

tissent pas de vos mains. Donnez-en vous-même lecture à ceux qui ont encore à prononcer sur leur réception ; après quoi, je vous demanderai de me les retourner, pour que je puisse encore au besoin y faire quelques retouches. Si vous y trouvez quelque chose à corriger, veuillez le noter.

On est occupé à copier VEpître; vous la recevrez bientôt avec quelques petites choses ; puis il me faudra chômer un moment, car le troisième livre du roman réclame tous mes soins. Je n'ai pas encore les bonnes feuilles du premier ; dès qu'elles seront ici, vous les aurez.

Pour VAlmanach des Muses, je vous offre un petit bouquet d'épigrammes, qu'il vous sera loisible d'y insérer, en gros ou en détail. Prises isolément, elles sont insignifiantes ; mais entre quelques centaines, qui ne sont pas toutes publiables, nous arriverions bien à en choisir un certain nombre qui se tiendraient et feraient un tout. La première fois que nous nous verrons, je vous montrerai la frivole nichée réunie tout entière dans son nid (1).

Portez-vous bien, et faites en sorte que les vôtres ne m'oublient pas. — Weimar, le 26 octobre 1794. — G.

Si vous désirez encore de moi quelque chose pour les Heures, faites-moi donc savoir quoi, et quand il faut que vous l'ayez. Je viendrai à bout de la deuxième Epître dès que je me sentirai en train pour une heure.

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