Gœthe a Schiller (Projet de lettre
[Weimar, écrit entre le S et le 19 octobre 1794.]
Votre lettre a encore fortifié en moi la certitude que m'avait laissée notre entretien : nous portons un intérêt égal à des sujets considérables, et, bien que nous les prenions par des côtés très différents, nos chemins se rejoignent néanmoins en droite
(1) Le manuscrit porte 19, par un lapsus évident.
(2) C'est l'envoi annoncé dans le billet qui précède. Cette lettre ne fait donc pas partie, à proprement parler, de la coriespondance. Elle répond à celle que Schiller avait envoyée à Gœthe le 8 octobre, et qui était perdue, dès octobre 1795 (voir plus loin les lettres 112, 114). Les allusions qu'elle contient restent donc obscures. — Le brouillon ne porte pas de date, mais la rédaction se place évidemment entre le 8 et le 19 octobre.
ligne, si bien que nous pouvons trouver l'un et l'autre le plus grand bénéfice à faire échange de vues.
La majeure partie de votre lettre expose des pensées et des manières de voir qui sont aussi les miennes ; mais elle les présente tout autrement que je n'eusse fait sans doute moi-même. La définition que vous donnez de la double méthode qu'a suivie notre recherche, la mise en garde contre le double écueil, l'exemple tiré d'un portrait, et ce qui vient immédiatement à la suite, — de tout cela, je pourrais tout signer, y compris les formules et les termes ; l'idée qu'une figure idéale n'est pas tenue de rappeler quoi que ce soit me paraît très féconde, et vous avez très habilement tenté de démêler, d'une part, ce qui, dans un objet donné, peut compromettre ou détruire la beauté, d^autre part, ce qui peut être une gêne pour l'observateur. En revanche, quand vous en venez à formuler telle ou telle hérésie d'apparence paradoxale, quand vous affirmez qu'il y a incompatibilité entre délimitation précise et beauté, et ensuite que liberté et délimitation exacte sont, non point des conditions nécessaires de la beauté, mais seulement des conditions nécessaires du plaisir que nous procure la beauté, — ce sont là pour moi autant d'énigmes dont j'attends que vous me donniez la clef, bien que je devine à peu près, à travers les moyens termes placés entre ces deux portions, comment vous vous y prendriez.
Permettez-moi, pour ma part;, de me tenir solidement installé sur le terrain où j'ai coutume de conduire mon investigation et ma réflexion ; permettezmoi de prendre mon point de départ, comme je l'ai toujours fait, dans les arts particuliers, dans la sculpture et la peinture, pour me demander ce que doit faire l'artiste s'il veut qu'au terme de ses mulliples et divers efforts, le spectateur embrasse d'un coup d'oeil l'œuvre achevée, et s'écrie : « C'est beau !»
19 OCTOBIE 1794, 27
Puisque nous reconnaissons l'un et l'autre que nous ne connaissons pas encore,, ou du moins que nous ne connaissons pas encore d'une manière claire et certaine ce qui fait l'objet de notre échange de vues et que nous ea sommes au contraire à l'étudier, puisque nous ne prétendons pas nous endoctriner l'un l'autre et que notre unique ambition est de nous aider l'un l'autre et de nous avertir mutuellement si l'un de nous venait, comme il n'arrive que trop souvent, à ne plus envisager qu'un seul aspect des choses ; — puisque nous en sommes là, commençons donc par laisser entièrement de côté les œuvres d'art achevées, commençons par nous demander par quelles méthodes nous formerons de bons artistes, et par attendre que, parmi eux, surgisse un génie qui se donne à lui-même la perfection ; suivons-le à la trace ; observons sur lui la façon inconsciente dont les choses se réalisent, et comment le chef-d'œuvre, à la manière d'un beau produit de la nature, paraît enfin jaillir en quelque sorte par un prodige dont nul ne saura jamais le secret.
Permettez-moi, dans mes^ énoncés, d'user du mot art tout court, bien que je n'entende jamais par là que les arts du dessin, et plus particulièrement la sculpture et la peinture; il va d'ailleurs de soi que bon nombre d'observations s'appliqueront également à d'autres arts et pourront être étendues à tous. Et puis, permettez-moi encore d'insister sur ceci, qui, jusqu'à un certain point, va de soi : à savoir qu'il ne s'agit pas ici de révéler des choses neuves et inédites, ni des choses inouïes et surprenantes, mais uniquement de montrer comment des phénomènes connus et familiers s'amassent et s'or* ganisent dans notre sensibilité.
Puisque, avant tout, nous nous proposons de former de bons artistes, ce que nous supposerons donné chez nos élèves, ce sont des aptitudes natu-
relies moyennes : un œil qui voie clairement les objets, un cœur qui soit porté à les aimer, une tendance spontanée de la main à reproduire immédiatement en une matière quelconque ce que l'œil a perçu. Après quoi, nous aurons à nous demander : comment les formerons-nous pour qu'ils soient ensuite en mesure de se développer d'eux-mêmes jusqu'à passer notre attente?
Au début de son Traité de la peinture, Léonard de Vinci écrit ces paroles frappantes : « Une fois que l'élève aura fait des progrès suffisants en perspective et en anatomie, il pourra se remettre aux mains d'un maître. » Exigeons, nous aussi, que nos élèves sachent déjà reproduire d'une manière passable ce qu'ils voient, et, alors seulement, répartissons-les en diverses classes et voyons ce qu'ils auront à y apprendre ; procédons rigoureusement, et qu'aucun d'eux ne soit admis à s'élever d'un degré, qu'il n'ait fait la preuve qu'il le mérite et qu'il n'ait conquis lui-même le droit à cet avancement. lies artistes qui se trouvent portés trop vite et sans la préparation nécessaire aux régions supérieures de l'art ressemblent aux hommes que la chance a trop soudainement élevés : ils se sentent comme dépaysés dans leur situation et parviennent rarement à faire des moyens qui sont à leur portée mieux qu'un usage médiocre...
Iéna, le 20 octobre 1794.
Voici donc que j'ouvre la danse des Heures : je vous envoie la partie de mes Lettres au prince qui est destinée à notre première livraison (1). Elle sera certainement remplie, à un petit nombre de pages
(1) Voir ci-dessus la lettre 16.
près, par ce que nous y mettrons, vous et moi. Peutêtre pourrions-nous obtenir encore de Herder, pour ce premier numéro, un petit article, ce qui me ferait très grand plaisir. D'ailleurs, s'il n'y a pas grande variété d'auteurs, il y aura du moins ample variété des sujets, ainsi que vous le verrez (1).
Il me faut bien reconnaître que mon début dans les Heures ne fait guère aucune concession pour me concilier le public. Mais il ne m'était pas possible de le ménager davantage, et je suis sûr que vous serez là-dessus du même sentiment que moi. Je souhaiterais qu'il en fût de même pour tout le reste, car j'avoue que ces Lettres traduisent exactement ma pensée profonde. Jusqu'à présent, je m'étais toujours abstenu d'écrire quoi que ce fût touchant la misère de la situation politique présente, et ce que j'en ai dit dans ces lettres est uniquement pour me taire désormais là-dessus jusqu'à la consommation des siècles ; mais je crois que la déclaration de principes que j'y ai faite n'est pas tout à fait inutile. Si différents que soient les outils au moyen desquels vous et moi nous nous attaquons au monde, si diverses que soient les armes offensives et défensives que nous portons, je crois du moins que nous poursuivons l'un et l'autre une seule et même fin essentielle. Vous trouverez dans ces Lettres votre portrait, au-dessous duquel j'aurais bien volontiers inscrit votre nom en toutes lettres si je n'avais horreur de devancer indiscrètement le sentiment des lecteurs doués de quelque jugement. Personne ne s'y méprendra, de ceux dont le jugement peut vous importer, car je sais que je l'ai conçu comme il fallait, et qu'il est assez ressemblant.
J'aimerais que vous pussiez trouver le temps de
(1) La première livraison des Heures contient la première « Ëpître » de Gcethe, le début de ses « Entretiens d'exilés allemands », le début des « Lettres esthétiques » de Schiller, enfin un article de Fichte.
lire le manuscrit sans tarder, et l'expédier ensuite à Herder, à qui je l'annoncerai ; car, aux termes de nos statuts, il doit passer encore par plusieurs mains avant d'être envoyé à l'imprimerie, et il faut pourtant que l'impression des Heures puisse être mise en train sans plus de retard.
Savez-vous déjà qu'Engel a quitté la direction de «on théâtre à Berlin, et qu'il vit maintenant à Schwerin, sans aucun emploi? Au lieu des quinze cents écus d'appointements annuels qu'il touchait, il n'a plus un sou. On me dit qu'il travaille très activement de sa plume, et il m'a promis de m'envoyer bientôt un article.
J'ai définitivement conclu dans toutes les formes avec le libraire juif (1) pour YAlmanach des Muses dont je vous ai parlé dernièrement à Weimar, et il paraîtra pour la prochaine foire de Saint-Michel. Je compte beaucoup sur votre concours amical, qui ne me fera sûrement pas défaut. C'est pour moi une affaire qui alourdit fort peu la charge de mes besognes, et qui m'offre, en revanche, des avantages économiques d'autant plus précieux que je puis en assurer la marche en dépit de ma santé médiocre, et qu'elle me garantit l'indépendance matérielle.
J'attends avec une curiosité impatiente ce que me promet votre dernière lettre.
Nous nous recommandons tous bien cordialement à votre souvenir. — Sch.