‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 64 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

léna, le 15 mai 1795.

J'ai appris avant-hier seulement que vous étiez souffrant, et je vous ai plaint de tout mon cœur. Pour qui a aussi peu que vous l'habitude de la maladie, cela doit être tout à fait insupportable. Pour moi, que le mauvais temps que nous avons ne m'ait pas fait de bien, c'est une si vieille habitude que j'aime mieux n'en pas parler.

Je dois vous dire que je perdrais bien à contrecœur la seconde Elégie tout entière. A mon avis,

(1) Le fils de l'amie de Gœthe, Mme de Stein.

(2) Dans la revue Neuer teutscher Merkur. L'article, que Gœthe croyait être de Fichte, est de Fcrnow. Voir plus loin les lettres 79 et 81,

bien que manifestement inachevée, le lecteur ne peut en être choqué, car il viendra aisément à l'esprit de tout ie monde qu'il y a là réticence intentionnelle. D'ailleurs, on peut consentir sans scrupules ce sacrifice à la pudeur qui est de rigueur pour une revue* car, dans quelques années, lorsque vous publierez à part le recueil de vos Elégies, Vous pourrez rétablir tout ce que nous aurons supprimé. Je souhaiterais vivement d'avoir lundi matin (1) les Elégies, ou tout au moins la matière d'une feuille d'imprimerie* pour pouvoir en faire l'expédition. J'ai l'espoir d'achever enfin mon article (2), si rien ne vient à la traverse.

Je n'ai pas reçu d'autre6 articles, et le numéro 7 est encore entre les mains toutes-puissantes de Dieu.

Cotta n'est pas mécontent des résultats de la foire. Sans doute* bon nombre des exemplaires envoyés à condition lui ont été retournés, mais il a reçu un nombre équivalent de commandes nouvelles, si bien qu'en gros le compte se compense. Seulement, il voudrait bien qu'il y eût plus de variété dans les articles. Beaucoup gémissent sur les sujets abstraits ; bon nombre d'autres sont déconcertés par vos Entretiens, parce que* disent-ils, ils ne parviennent pas encore à deviner où vous voulez en venir. Vous le voyez, nos bons clients allemands sont i toujours les mêmes ; il faut absolument qu'ils sachent ce qu'on leur donne à manger, si l'on veut qu'ils le mangent avec appétit ; ils en Veulent à toute force la notion abstraite, le concept.

Nous en causions encore tout dernièrement* Humboldt et moi : il est aujourd'hui absolument impossible qu'un écrit, quel qu'il soit, si bon soit-il ou si mauvais soit-il* trouve en Allemagne un accueil unanime et uniforme. Le public n'a plus la com-

(1) 18 mai.

(2) La seconde moitié des Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme} qui parut dans le sixième numéro.

mune identité de goût qui est celle^de l'enfance, e1 est encore plus éloigné d'avoir celle que donne li culture achevée. Il est à mi-chemin entre deux époque idéale pour les mauvais auteurs, mais d'autant plus fâcheuse pour les auteurs qui ont autrt chose en tête que de gagner de l'argent. J'attends avec une extrême curiosité de voir comment on jugera votre Meister, et surtout ce qu'en diront les interprètes attitrés de l'opinion ; car il va sans dire que le public ne peut être que divisé.

Je ne vois guère aucune nouvelle intéressante à vous donner d'ici ; car le départ de notre ami Fichte (1) a tari la source d'absurdités la plus féconde qu'il soit possible d'imaginer. Notre ami Woltmann vient encore de produire, avec une assurance incroyable, un bien fâcheux rejeton : c'est le programme de son cours d'histoire, qu'il a fait imprimer ; une véritable carte de restaurant, qui fait frémir, et qui mettrait en fuite le client le plus affamé.

Vous savez sans doute que Schûtz a été de nouveau très malade, mais qu'il va mieux.

Il me tarde fort de recevoir ce que vous me promettez pour VAlmanach des muses. Herder doit aussi me donner quelque chose.

Reichardt nous a fait offrir par Hufeland sa collaboration aux Heures.

Avez-vous lu la Luise de Voss, qui vient de paraître? Je puis vous l'envoyer. Je vais me faire prêter l'article du Mercure.

Je souhaite à Meyer bon succès dans son travail. Faites-lui mes compliments cordiaux. Tout le monde vous envoie ses amitiés. — Sch.

P.-S. — Cotta ne m'a envoyé que deux exem-

(1) Fichte, après avoir subi des vexations et des persécutions sans nombre, venait d'être mis en congé pour la duréo du semestre d'été, et de se retirer à Ossmannste^ti

plaires des Heures; les voici. Je crois bien que c'est trois exemplaires que je devais vous envoyer.

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