‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 78 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 6 juillet 1796.

J'ai à m'occuper aujourd'hui d'expédier le numéro des Heures, ce qui est une lourde besogne, et je n'ai que quelques instants à moi pour vous souhaiter la bienvenue à Carlsbad, où vous serez, je l'espère, arrivé sans encombre. Je suis heureux de pouvoir barrer déjà quatre jours, sur les trente que durera votre absence.

J'ai reçu de Fichte une lettre où il met sans doute beaucoup de vivacité à démontrer les torts que j'ai envers lui, mais où il fait visiblement effort pour ne pas rompre avec moi. En dépit de toute sa susceptibilité, qu'il n'a pas su réprimer, il est arrivé pourtant à se maîtriser, et il s'applique à faire figure d'homme raisonnable. Il va sans dire qu'il m'accusa

(1) On ne sait ce que c'était.'

(2) Les Heures ne publièrent aucun article de Vo^s, Celui dont il s'agit semble n'avoir jamais été imprimé.

de m'être complètement mépris sur le sens de son article (1). Mais ce qu'il peut difficilement me pardonner, c'est le reproche que je lui ai fait d'avoir conçu son sujet d'une manière confuse. Il tient à me faire lire son article lorsqu'il en aura achevé la rédaction, et compte que je reviendrai alors sur un jugement qu'il estime précipité. Les choses en sont là, et je dois lui rendre cette justice qu'il a su, en somme, se comporter fort bien dans un cas assez épineux. Vous lirez son épître à votre retour.

Je ne vois rien de neuf à vous signaler d'ici, si ce n'est que la fille du conseiller Schûtz a fini par mourir ; quant à lui, il va passablement.

Woltmann, qui est venu me voir il y a quelques jours, m'a donné l'assurance que l'article du Mercure sur le style dans les beaux-arts était, non pas de Fichte, mais d'un certain Fernow, un jeune peintre qui a fait ses études ici, qui est également poète et qui a voyagé quelque temps avec Baggesen. Ce dernier, qui a fourni le renseignement à Woltmann, lui a déclaré en outre que l'article était ce qu'on avait écrit de plus sublime sur le sujet. J'espère donc que vous ferez, dans l'intimité de votre conscience, vos excuses au grand Moi d'Ossmanstedt (2), et que du moins ce péché cessera, à vos yeux, de peser sur sa tête coupable.

Woltmann me dit qu'il s'est mis à écrire un roman, ce qui ne me paraît guère cadrer avec l'ensemble de ses occupations d'historien.

De Humboldt, pas de nouvelles encore. Je souhaite de tout mon cœur que le séjour de Carlsbad soit bienfaisant et efficace pour votre santé et pour les travaux que vous y avez emportés. S'il se trou-

(1) L'étude Sur V esprit et la lettre en philosophie. Schiller l'avaitreçue do Fichte le 21 juin, et la lui avait retournée le 23, avec une lettre de refus. Fichte répliqua par une lettre du 27 juin.

(2) Fichte, retiré à OBsmannatedt.

vait quelque occasion de me faire parvenir la fin du livre V, vous me feriez grand plaisir.

J'ai expédié deux exemplaires des Heures, selon vos instructions.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments. Adieu ; gardez-nous un souvenir amical. — Sch.

Page 1