Gœthe a Schiller
Je ne veux pas manquer l'occasion de vous faire parvenir cette lettre par Mlle de Gôchhausen (1). Des chemins tour à tour médiocres et détestables m'ont amené ici le 4 au soir ; le temps a été, jusqu'aujourd'hui, extrêmement mauvais, et le soleil, qui vient enfin de se montrer, semble avoir l'intention de ne paraître que pour disparaître aussitôt. La société est nombreuse et de bonne qualité ; on se plaint comme toujours qu'elle ne soit pas plus harmonieusement composée, et chacun vit à sa guise. Je n'ai fait encore que regarder et que bavarder ; quant à savoir la tournure que prendront les choses et ce qui pourra prospérer ici, attendons la suite. Toujours est-il que je me suis empressé d'ébaucher un petit roman impromptu (2), artifice indispensable pour tirer un homme du lit à cinq heures du matin. Il faut espérer que nous saurons modérer « les dispositions intérieures » et mener « les événements » (3) de manière que le roman dure la quinzaine.
(1) Dame d'honneur de la duchesse Anne-Amélie, réputée pour son esprit, et familièrement liée avec Gœthe. C'est dans ses papiers qu'Erich Schmidt trouva la première forme du Faust, YUrfaust.
(2) Avec la jeune Berlinoise Marianne Meyer, qui épousa plus tard un von Eybenberg. Elle resta en correspondance avec Gœthe. — Elle était à Carlsbad avec son amie Rahel Levin, admiratrice enthousiaste de Gœthe.
(3) Allusion plaisante à la définition du roman insérée
Au reste, en ma qualité d'écrivain célèbre, j'ai trouvé un excellent accueil, non sans quelques humiliations de-ci de-là. C'est ainsi qu'une ravissante petite femme me déclara qu'elle avait pris le plus vif plaisir à la lecture de mes derniers ouvrages, et qu'en particulier Giaffar le Barmécide (1) l'avait intéressée par delà toute mesure. Vous pensez bien que là-dessus je me suis drapé avec la plus exquise modestie dans la défroque arabe que nous a laissée notre bon ami Klinger, ce qui m'a permis d'apparaître aux yeux de mon admiratrice sous le jour le plus favorable. Et il n'y a pas grand risque qu'au cours de ces trois semaines elle soit tirée de son erreur.
Je fais petit à petit connaissance avec cette masse de gens, parmi lesquels il s'en trouve de très intéressants, et j'aurai maintes choses à vous conter.
En venant, chemin faisant, j'ai ruminé longuement quelques vieux contes de fées, et, à ce propos, il m'est passé par la tête un certain nombre d'idées sur la manière de les traiter. Je vais en mettre un par écrit dès que je le pourrai, pour que nous ayons sous les yeux un texte précis (2).
Adieu ; portez-vous bien, vous et les vôtres, et pensez à moi. — Carlsbad, le 8 juillet 1795. — G.