Schiller a Gœthe
Iéna, le 17 août 1795.
J'ai pris à la lettre votre récente promesse, et je comptais fermement vous voir demain, qui est un mardi ; c'est la raison pour laquelle j'ai gardé si longtemps votre Meister et ne vous en ai rien écrit. J'aurais désiré vivement pouvoir m'entretenir oralement avec vous de ce sixième livre, parce que, dans une lettre, on ne songe pas à tout, et que pour ce genre de choses l'échange alterné de questions et de réponses est indispensable. Il me semble qu'il n'était pas possible d'attaquer votre sujet plus heureusement que vous ne l'avez fait en préparant et en amenant comme vous l'avez fait le tranquille
(1) La traduction des mémoires de Ben venu to Cellini. Gœthe ne l'entreprit qu'en février 1796.
et intime contact de votre personnage avec ce qu'elle renferme au plus profond d'elle-même de saint et de sacré (1). Cette prise de contact est délicate et pure, et le développement que vous lui faites prendre est d'un naturel parfait.
Vous avez conçu avec une maîtrise parfaite le passage de la religiosité vague à la précision de la foi chrétienne par le moyen de l'expérience du péché. Pour le dire d'un mot, les idées qui dirigent l'ensemble sont excellentes ; seulement, je crains qu'elles ne soient indiquées avec trop de discrétion. Et puis, je ne voudrais pas garantir qu'il ne se trouvera pas plus d'un lecteur pour estimer que l'action ne marche pas. Peut-être n'eût-il pas été mauvais que certaines parties fussent plus condensées, d'autres plus brièvement exposées, et qu'en revanche quelques-unes des idées maîtresses fussent plus largement développées. Je ne suis pas sans avoir compris l'effort que vous avez fait pour éviter le langage banal de la piété, et pour épurer ainsi et réhabiliter en quelque sorte votre sujet ; mais j'ai pourtant marqué d'un trait au crayon certains passages où je crains qu'une âme chrétienne ne vous reproche d'avoir usé d'expressions un peu trop frivoles.
Je me borne à ces quelques mots sur ce que vous avez dit et indiqué. Mais le sujet est d'une telle nature qu'on n'est pas moins impérieusement entraîné à parler de ce qui n'est ni dit ni exprimé. Sans doute, le livre n'est pas terminé, et j'ignore
(1) On se souvient que le sixième livre de Wilhelm Meister est rempli tout entier par les « Confessions d'une belle âme », où Goethe a mis en œuvre l'expérience religieuse et, jusqu'à un certain point, la biographie réelle de Suzanne de Klettenberg, la pieuse amie de sa mère, qu'il n'avait pu connaître lui-même (elle était morte en 1774). — L'abbé et l'oncle, qui sont mis en scène dans la seconde partie du livre, «ont des personnages fictifs, où l'auteur a mis une partie de lui-même, de sa sensibilité et de sa philosophie d'alors.
donc ce qu'il nous réserve encore, mais il me semble pourtant que l'intervention de l'oncle avec sa saine raison ne peut manquer d'annoncer une crise. Si c'est bien ainsi que vous l'entendez, il me semble que c'est aller un peu vite en besogne, car je crois bien qu'il s'en faut que vous ayez tout dit sur ce qu'il y a de particulier dans la religion chrétienne et dans la dévotion chrétienne, et qu'on ne discerne pas encore assez nettement comment vous concevez au juste cette religion d'une belle âme, ou, plus exactement, ce qu'une belle âme peut faire de la religion. A mes yeux, la religion chrétienne ouvre virtuellement un champ à ce qu'il y a au monde de plus haut et de plus noble, et, si les formes variées qu'elle revêt dans la vie courante m'inspirent tant de répugnance et d'aversion, c'est uniquement parce qu'elles traduisent trop imparfaitement cette élévation suprême. Si l'on s'en tient strictement à ce qui fait le caractère propre du christianisme et le distingue de tout l'ensemble des religions monothéistes, il faut le chercher uniquement dans l'abolition de la loi au sens judaïque du mot, c'est-à-dire de l'impératif kantien, qu'il a entendu remplacer par une adhésion spontanée et autonome. Il est donc, si on l'envisage dans sa pureté idéale, la réalisation vivante de la beauté morale ou de la sainteté faite homme, et en ce sens il est l'unique religion esthétique ; c'est ce qui explique, à mon sens, que cette religion satisfasses! heureusement la nature féminine, et qu'elle ne se rencontre plus que chez les femmes sous une forme relativement tolérable. — Mais je ne puis guère en dire davantage dans une lettre sur ce sujet délicat, et je me borne à indiquer que j'eusse aimé entendre cette corde vibrer quelque peu dans votre œuvre.
Vos désirs en ce qui concerne les Epigrammes seront ponctuellement exécutés. J'ai été, moi aussi, très ennuyé des fautes d'impression qu'on a laissé
passer dans les Elégies, et ai immédiatement corrigé la plus grave (1) dans une note qu'a publiée le supplément littéraire de la Gazette littéraire, mais la responsabilité des fautes est au copjste et non au typographe, et il sera donc d'autant plus aisé de les éviter à l'avenir.
Si vous tenez les promesses que vous me faites pour les numéros des Heures qu'il nous reste à faire paraître cette année, vous me procurerez une grande joie, et je réitère une fois de plus mon instante prière en ce qui concerne votre Faust. Donnez-nous, ne fût-ce même qu'une scène de.deux ou trois pages. Je serai enchanté d'avoir votre Conte de fées, et ce serai pour cette année une excellente terminaison des Entretiens.
Cette semaine, bien que physiquement je ne fusse guère mieux en point, je me suis senti de l'entrain et du plaisir à composer quelques poésies qui ironl grossir ma collection.
Ma femme serait curieuse de savoir si les épingles (2) au moyen desquelles l'autre jour vous avez empaqueté votre sixième livre prétendent figurer symboliquement les aiguillons de la conscience.
Adieu. J'ai une bien vive impatience à la pensée de vous voir bientôt, vous et notre ami Meyer.