Schiller a Gœthe
Iéna, le 11 août 1795 (1).
L'attente est toujours dans la période de croissance, mais on aperçoit déjà dans le lointain que la forêt commence à s'éclaircir. Le rappel de Marianne fait grand effet, et la figure de Mignon prend, de livre en livre, un plus vigoureux relief. Le sombre joueur de harpe devient de plus en plus sombre et plus fantomatique, et je continue à avoir le goût le plus vif pour Philine. On prend un vif plaisir à la manière dont vous rappelez, dans ce livre, certains personnages et certaines situations des parties extérieures.
Beaucoup de fautes de copie, et beaucoup de disparates dans les graphies ; il faudra donc encore une revision très attentive. Dans la poésie que vous avez placée à la fin du livre, vous faites long un mot qui, par sa position, devient nécessairement bref, et vous faites bref un verbe qui doit obligatoirement rester long.
(1) Non datée dans l'original ; mais la date est certaine. — Entre temps, Schiller avait reçu, le 7 août, de Gœthe une lettre qui est perdue, et Gœthe, rentrant de Carlsbad, avait traversé Iéna le 11 août.
Pardonnez ce barbouillage. Il faut que je fasse toute diligence, pour ne pas retarder plus longtemps le départ du manuscrit.
J'espère avoir bientôt de vos nouvelles, et je vous souhaite un bon retour à Weimar. Amitiés à Meyer. — Sch.
Voici enfin la collection d'Epi grammes, sur autant de feuillets numérotés, et, pour plus d'ordre encore, avec un index. Je désire expressément, pour diverses raisons, que mon nom ne figure pas au titre. Je crois qu'il est sage d'évoquer l'antiquité par le moyen des épigraphes (1).
En les groupant, j'ai pris soin de disposer à la file celles qui vont ensemble, et j'ai cherché à donner jusqu'à un certain point l'impression d'une gradation et d'une certaine variété ; cependant, pour éviter toute monotonie guindée, j'ai inséré dès le début, dans le cadre vénitien qui fait l'unité de ce groupe, quelques spécimens qui annoncent d'autres espèces. J'ai tenté de rendre tolérables, en les modifiant, certaines pièces que vous aviez barrées. Je tiens beaucoup à ce que le numéro 78, tout insignifiant qu'il est, figure ici, pour piquer et exaspérer les pédants qui, me dit-on, triomphent de mon silence et font courir le bruit que je ne pousserai pas les choses plus avant (2). Au cas où il vous resterait quelque autre scrupule, faites m'en part si le temps le permet, et, sinon, portez-y vous-même remède sans le moindre embarras.
J'aimerais à recevoir quelques tirages à part d< ce petit recueil, pour les avoir sous la main lorsqu< je voudrai en préparer une nouvelle édition,
(1) Empruntées à Martial et à Horace.
(2) La pièce dont il s'agit est dirigée contre Newton.
Ayez la bonté de recommander une attention toute particulière aux fautes d'impression : on en a laissé passer dans les Elégies quelques-unes qui sont bien désagréables.
Sitôt que YAlmanach aura été publié, on pourrait rédiger quelques courtes notes' explicatives pour les Elégies et les Epi grammes, et l'on en profiterait pour relever les fautes d'impression ; l'article pourrait être donné dans les Heures, ce qui serait utile à divers points de vue ; et il serait très facile, à la fin de la brochure, de faire une brève mention de ces notes, qui sont vraiment indispensables.
Je vous fais porter ce paquet par un messager, en sorte que vous l'ayez au plus tôt, et que vous puissiez me retourner le roman, pour lequel il ne m'est plus possible de temporiser davantage.
Je prévois qu'il me faudra aller à Ilmenau (1) au début de septembre, et que j'y serai bloqué pour ^îne dizaine ou une quinzaine de jours ; d'ici là, j'ai encore bien de la besogne, et je désirerais savoir au juste ce que vous souhaitez pour les Heures. Voici, a vue d'œil, ce que je pourrais fournir :
En août : Entretiens, la fin du dernier récit. Et 'Hymne (2), que je vous serais obligé de me retouraer pour ce motif.
En septembre : Drame et roman (3). — Le Conte ïe fées : c'est par lui que je voudrais terminer les
(1) Une galerie de mine venait de s'effondrer, et l'exploi- ;ation du minerai de cuivre argentifère se trouvait arrêtée.
(2) Adaptation en vers de l'hymne homérique « Sur la îaissance d'Apollon », qui parut dans le neuvième numéro les Heures pour 1795.
(3) Une étude sur les caractères respectifs du roman, >ù domine le hasard, et qui a pour matière des sentiments it des événements, — et du drame, où règne le destin, et mi met en œuvre les caractères et l'action. On sait par une ettre de Schiller à Korner, du 2 juin, que Gœthe, qui était dors à Iéna, lui en avait exposé oralement les grandes lignes st son dessein de l'écrire pour les Heures. Ces réflexions trouvèrent leur place dans le cinquième livre de Wilhelm Meister.
Entretiens; peut-être ne serait-il pas mauvais qu'ils s'achevassent ainsi sur une œuvre d'imagination pure, et qu'ils allassent se perdre en quelque sorte dans l'indéfini.
En octobre : suite du Conte de fées. Notes au Elégies et aux Epi grammes.
En novembre et décembre : Annonce de Cellini (1) et, si possible, quelque chose de Faust.
Ce Faust se comporte en moi comme une poudre qui, après avoir été en suspension dans un récipient plein d'eau, est allée se déposer sur le fond du vase ; aussi longtemps qu'on l'agite, elle fait mine de reprendre sa consistance mobile et vivante ; et puis, sitôt que je m'éloigne d'elle et que je l'abandonne à elle-même, elle se dépose à nouveau, petit à petit, sur le fond.
Dites-moi surtout comment vous allez et corn ment vont vos travaux. Adieu. — Weimar, le 17 août 1795.