‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 9 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 23 août 1794,

J'ai été heureux d'apprendre hier que vous étiez de retour de voyage. Nous nous reprenons donc à

(1) L'entretien eut lieu au cours du séjour que Gœthe fit à Iéna du 20 au 23 juillet. Il l'a raconté lui-même, et Schiller en a rendu compte dans une lettre à K orner.

(2) La brochure de Schocher, publiée en 1791, traitait de l'analyse et de l'éducation esthétique et rythmique de laparole.

(3) Les Bijoux indiscrets.

(4) h' Essai de prosodie allemande, paru en 1786.

(5) Il partit le jour même, avec le duc Charles-Auguste, pour Dessau, Leipzig et Dresde ; leuï absence dura trois semaines.

espérer vous revoir parmi nous, ce que, pour ma part, je souhaite de tout cœur. Les récents entretiens que j'ai eus avec vous ont remis en branle tout l'ensemble de mes pensées, car ils ont porté sur un sujet qui, depuis quelques années, m'occupe passionnément. Une foule de points sur lesquels je ne parvenais pas à me donner pleine satisfaction se sont trouvés, par la vision vivante de votre esprit (car je ne puis caractériser autrement l'impression d'ensemble que vos idées ont faite sur moi), illuminés en moi d'un éclat imprévu. Ce qui me manquait, c'était le contenu réel et concret à donner à diverses idées théoriques, et vous m'avez mis sur la voie. Votre regard observateur, qui se pose si tranquillement et si sereinement sur les choses, ne vous expose jamais au risque de vous perdre dans les voies détournées où s'égarent si aisément, aussi bien l'une que l'autre, la spéculation et l'imagination arbitraire qui prétend n'obéir qu'à elle-même. Votre intuition saisit avec une parfaite justesse et embrasse, d'une manière infiniment plus complète, tout ce que l'analyse poursuit péniblement, et, si vous ignorez vous-même votre propre richesse, c'est uniquement parce qu'elle repose en vous comme un ensemble achevé ; car nous ne connaissons malheureusement que ce que nous isolons et détachons de nous. C'est pourquoi les esprits de votre sorte se rendent rarement compte de la profondeur à laquelle ils ont pénétré et du mince profit qu'il y a pour eux à emprunter à la philosophie, alors que c'est elle qui peut s'instruire à leur école. Sa tâche à elle se borne à décomposer ce qui lui est donné, alors que le don créateur e8t l'office, non du logicien analyste, mais du génie, qui synthétise selon des lois objectives sous la conduite obscure et secrète, mais sûre, de la pure raison. f , Voilà longtemps que j'observe, sans doute d'un peu loin, la démarche de votre esprit et la voie que

vous vous êtes assignée, avec des sentiments d'admiration qui vont sans cesse se renouvelant. Vous cherchez à saisir ce qu'il y a de nécessaire dans la nature des choses, mais vous le cherchez en usant de la méthode qui est de toutes la plus malaisée, et dont les esprits moins bien trempés que le vôtre feront sagement de s'abstenir. Vous prenez la nature d'ensemble, dans sa totalité, et vous l'appelez à éclairer les détails particuliers ; vous demandez à toute l'infinie multiplicité des modes de l'existence phénoménale de rendre compte de l'individu. Parti de la forme d'organisation la plus simple et la plus pauvre, vous vous élevez, degré par degré, aux formes plus complexes, pour construire finalement, par synthèse génétique, la plus compliquée de toutes, l'homme, au moyen des matériaux que vous a fournis l'édifice entier de la nature. Et ainsi, en créant pour ainsi dire à votre tour l'homme sur le type de la création naturelle, vous cherchez à mettre à nu les ressorts cachés de sa structure et de sa vie. Conception grandiose et véritablement héroïque, qui atteste à satiété combien votre esprit tient étroitement liée en une belle unité la riche moisson de ses idées. Sans doute, vous n'avez jamais formé l'espoir que la durée de votre vie pût suffire à réaliser pleinement pareille tâche, mais mieux vaut cent fois ne fût-ce que frayer une pareille voie que d'en suivre une autre, quelle qu'elle soit, jusqu'au bout, et vous avez fait votre choix, comme Achille, dans Ylliade, a choisi entre Phthie et l'immortalité (1). Si vous étiez né en Grèce, ou même seulement en Italie, et si, dès le berceau, vous aviez été environné par une nature exquise et par un art créateur d'idéal, la tâche que vous vous êtes assignée en eût été infiniment plus légère, en eût peut-être été rendue superflue. Vdus eussiez, dès

(1) Iliade, chant IX, 410.

la première intuition des choses, posé sur elles et imprimé sur elles la forme de la nécessité, et, dès vos premiers essais, vous eussiez d'emblée senti se développer en vous la manière du grand art. Mais vous êtes né Allemand, et votre génie d'essence hellénique s'est trouvé jeté dans notre nature septentrionale : il vous a donc bien fallu, soit vous résigner à devenir vous-même un artiste du Nord, soit travailler à fournir à votre imagination, grâce à l'aide énergique de la pensée, l'aliment que le milieu réel se refusait à lui offrir, et vous créer de toutes pièces une Grèce par un acte de la raison, et la projeter en quelque sorte du dedans au dehors. A l'âge de la vie où l'âme façonne son propre monde intérieur au moyen des éléments que lui fournit le monde du dehors, déjà la médiocre réalité qui nous entourait avait comme imprimé en vous une nature spirituelle sauvage et septentrionale, lorsque votre génie triomphal, et qui dominait de toute sa hauteur la matière qui lui était imposée, prit librement conscience de cette insuffisance et de ce péril, pour recevoir ensuite du dehors, le jour où il prit contact avec la nature hellénique, la confirmation de son intuition spontanée. Il vous fallut alors, sur le type du modèle meilleur que créa à son propre usage la force inventive de votre esprit, corriger la forme imparfaite qui avait été imposée à votre imagination, et il est clair qu'une correction pareille ne peut être accomplie qu'à la lumière de principes rationnels. Or, la tournure logique que l'esprit est contraint de prendre lorsqu'il réfléchit abstraitement n'est guère compatible avec l'activité esthétique, seule créatrice de formes. D'où, pour vous, une tâche de plus, car, après être passé de l'intuition concrète à l'abstraction, il vous fallut ensuite, par une marche inverse, traduire à nouveau les idées abstraites en intuitions et transformer les pensées en sentiments, puisque, seuls, les sentiments et les intuitions concrètes four-

lussent sa matière à la production créatrice du génie.

C'est ainsi, en gros, que je me représente la marche de votre esprit ; quant à savoir si je vois juste, vous êtes mieux placé que personne pour en juger. Mais ce qu'il n'est guère possible que vous sachiez (car le génie est toujours pour lui-même un secret impénétrable), c'est en quel heureux accord votre instinct philosophique se trouve avec les résultats les plus authentiques de la raison spéculative. Sans doute, au premier abord, il semble qu'il n'y ait pas de contrastes plus accusés qu'entre l'esprit spéculatif, qui part de l'un, et l'esprit intuitif, qui part du multiple. Mais, si le premier s'applique avec une sincère et impeccable loyauté à rejoindre l'expérience, et si le second cherche de toute la libre initiative de son énergie à atteindre la loi, il n'est pas possible qu'ils ne se rencontrent pas à mi-chemin. Je veux bien que l'esprit intuitif ait uniquement affaire à l'individuel, et le spéculatif au général. Mais, si l'esprit intuitif est doué de génie et s'il s'applique à déceler dans les données de l'expérience le caractère de la nécessité, il aura beau n'engendrer jamais que des individus, ces êtres individuels porteront la marque du genre ; et inversement, si l'esprit spéculatif participe du génie, et si, tout en se tenant au-dessus de l'expérience, il ne perd pas néanmoins contact avec elle, il aura beau n'engendrer que des genres, ces genres seront gros de vie réelle et riches de rapports dûment fondés aux objets réellement existants.

Mais je m'aperçois qu'au lieu d'une lettre, je suis en train d'écrire une dissertation. Pardonnez-moi, par égard pour l'intérêt passionné dont m'a empli ce sujet et, même si vous ne reconnaissez pas vos traits dans ce miroir, je vous supplie néanmoins de ne pas vous en détourner.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt la brochure de Moritz, — que M. de Humboldt vous demande de

lui laisser quelques jours encore, — et elle m'a appris un certain nombre de choses très importantes. Il y a vraiment plaisir à se rendre clairement compte des procédés que nous autres employons d'instinct, — non sans y risquer de nous tromper, — et à corriger nos pratiques spontanées à la lumière de lois exactes. Quand on suit les idées de Moritz dans leur développement, on voit l'anarchie de la langue s'organiser petit à petit en une belle ordonnance, et si, chemin faisant, les insuffisances et les limites de notre langue sautent aussitôt aux yeux, on en découvre en même temps le fort, et l'on apprend la manière de s'en servir, et l'usage qu'on en peut faire.

Le roman de Diderot — surtout la première partie — est très amusant, et, vu le sujet, est traité avec une décence relativement très satisfaisante. Permettez-nous de garder aussi ce livre quelques jours encore.

Il serait pourtant à souhaiter qu'on pût bientôt mettre le nouveau journal en route, et, comme il vous serait peut-être agréable d'avoir tout de suite quelque chose en tête du premier numéro, je me permets de vous demander si vous ne consentiriez pas à y faire paraître votre roman (1), partie par partie. Que vous le destiniez ou non à notre journal et à quelque date que vous songiez à le donner, vous me feriez une très grande faveur en voulant bien me le communiquer. Mes amis et ma femme se recommandent à votre bienveillant souvenir, et quant à moi, je demeure votre très respectueux et très obéissant serviteur. — F. Sch.

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