‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 10 sur 199 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Pour l'anniversaire de ma naissance, qui tombe cette semaine (2), je ne pouvais rêver cadeau plus

(1) Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meisler.

agTéable que la lettre où, d'une main amie, vous tracez le bilan de mon existence, et où vous mettez une sympathie qui m'encourage à faire de mes forces un emploi plus diligent et plus actif.

Il n'y a vrai plaisir et véritable profit que dans la réciprocité, et ce sera pour moi une joie de vous dire tout au long, lorsque s'en trouvera l'occasion, combien votre conversation a été féconde pour moi, à quel point ces journées font époque dans ma vie, et comme je suis heureux d'avoir fait mon chemin sans y être extraordinairement encouragé, maintenant que notre destinée paraît être de poursuivre notre route de conserve, après nous être rencontrés d'une manière si imprévue. J'ai de tout temps su apprécier le sérieux si noble et si rare qui paraît dans tout ce que vous avez écrit et accompli, et il m'est permis aujourd'hui d'exprimer à mon tour le vœu d'entendre de vous-même la marche qu'a suivie votre pensée, particulièrement au cours des dernières années. Une fois que nous nous serons mutuellement renseignés sur le point précis où nous en sommes parvenus l'un et l'autre à l'heure présente, il nous sera d'autant plus aisé de travailler en commun en un accord ininterrompu.

Je serai heureux de vous communiquer tout ce qui me concerne, tout ce qu'il y a en moi. Car, plus je sens vivement que mes ambitions passent la mesure des forces d'un homme et de la durée normale de son existence terrestre, plus j'aurais à cœur de déposer entre vos mains nombre de projets, non seulement pour en assurer la conservation, mais encore pour que, grâce à vous, ils prennent vie.

Vous ne tarderez pas à vous apercevoir vousmême du profit que je suis appelé à tirer de votre sympathie, lorsque, après plus ample connaissance, vous aurez découvert en moi je ne sais quoi d'obscur et d'indécis, dont je n'arrive pas à me rendre maître, bien que j'en aie une conscience très claire. Au

reste, il est de règle que la nature de chacun de nous renferme un certain nombre de traits de ce genre, et nous nous en remettons assez volontiers à elle du soin de gouverner notre existence, à la condition qu'elle ne se montre pas par trop tyrannique.

J'espère passer bientôt quelque temps auprès de vous, et nous pourrons alors causer à loisir de bien des choses.

Pour ce qui est de mon roman, je l'ai malheureusement donné à Unger quelques semaines avant votre offre, et j'ai déjà entre les mains les premières épreuves. Je me suis dit bien des fois, au cours de ces derniers temps, qu'il eût tout à fait convenu à la revue ; c'est, de tout ce que j'ai encore, le seul morceau qui soit d'importance, qui fasse un ensemble et qui ait cet air de composition énigmatique dont nos bons Allemands sont si friands.

Je vous enverrai le premier livre sitôt que je l'aurai au complet en feuilles. Il y a si longtemps que je l'ai écrit, et c'est si loin de moi que je n'en suis guère, au sens le plus exact du mot, que l'éditeur.

S'il se trouvait, parmi les idées que j'ai dans l'esprit, quelque chose qui valût d'être mis sur pied pour répondre à votre dessein, nous aurions vite fait de nous mettre d'accord sur la façon la plus convenable de le présenter, et l'exécution ne serait pas pour nous gêner.

Portez-vous bien, et ne m'oubliez pas, vous et votre cercle d'amis. — Ettersburg, le 27 août 1794. — G.

Je ne puis vraiment communiquer les feuillets ci-joints (1) qu'à un ami de qui je sais à coup sûr

(1) Un article sur la beauté chez les êtres vivants ; l'article n'a pas été publié, et est perdu.

3l AOUT 1794 11

qu*il prendra la peine de venir à ma rencontre. En les relisant, je me fais l'effet de cet enfant qui avait entrepris de vider l'Océan dans un petit trou creusé dans le sol. Permettez-moi pourtant de vous envoyer désormais assez fréquemment de ces sortes d'improvisations ; ce seront, pour nos échanges d'idées, des suggestions, des stimulants et des thèmes conducteurs. Adieu. — Weimar, le 30 août 1794. — G.

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