Goethe a Schiller
Je ne vous ai pas écrit tous ces jours-ci parce qi je comptais vous rendre visite, ce dont je me suii| trouvé empêché. Meyer fait ses préparatifs de départ,, et achève encore un dessin en couleur des troiijj Parques, que vous verrez. Je n'ai d'autre voeu faire pour lui que de lui souhaiter d'être bien po^ tant ; autrement, il part muni de tout ce qu'on pei désirer de mieux. C'est un homme admirable. Quant à moi, vous pensez bien que, tous ces temps-ci, je me suis tenu en équilibre sur un seul pied, alors que l'autre n'avait de cesse qu'il ne m'entraînât vers leàj Alpes. Les fondements physiques, — minéralogie et géologie, — puis les débuis, les progrès et la ruine de la civilisation italienne, j'ai dû tout envisager*
(1) Femme d'un professeur d'Iéna ; après son divorce qu'elle obtint grâce à Gœthe, elle épousa Cl. Brentanc et mourut en 1806. Gœthe et Schiller lui trouvaient goût et du talent.
soit pour le construire de toutes pièces, de la base au sommet, soit pour l'embrasser d'un coup d'œil dans son ensemble, après quoi, pour couronner le tout, il m'a fallu m'expliquer avec Meyer sur tous les aspects de la vie artistique de l'Italie. Et pourtant, tout cela, ce ne sont malgré tout qu'autant d'exercices scolaires préparatoires. Appelons à notre secours un bon génie, et qu'il nous aide à bien voir, à comprendre juste, — avant de nous donner la joie de nous retrouver.
Il ne se passe pas de jour que je ne pense aux Heures, et j'espère bien faire encore quelque chose pour elles. Mais comme je voudrais que vous eussiez pu goûter la beauté de la saison dans toute la liberté du plein ciel grand ouvert !
On me dit que le Thersite que j'ai rossé se tord pitoyablement, demande grâce, et supplie que pour toute faveur on lui laisse la vie. Je n'ai pas encore vu le morceau.
Adieu, portez-vous bien, et croyez-en ma prophétie : l'année qui vient verra le nombre des abonnés de nos Heures croître, bien loin de diminuer. — Weimar, le 14 septembre 1795. — G.