‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 147 sur 280 · EN ÉCOSSE · texte numérisé non relu

EN ÉCOSSE

Nous recommanderons à Dieu notre bon M. Le Blanc, qui travaillait dans les montagnes d’Ecosse, lequel a été pris prisonnier par les Anglais hérétiques avec un Père jésuite. On les a menés en la ville d’Aberdeen, d’où est M. Lumsden, qui ne manquera pas de le voir et de l’assister. Il y a beaucoup de catholiques en ce pays-là qui visitent et soulagent les prêtres souffrants. Tant y a que voilà ce bon missionnaire dans la voie du martyre. Je ne sais si nous devons nous en réjouir, ou nous en affliger; car, d’un côté, Dieu est honoré de l’état où il est détenu, puisque c’est pour son amour; et la Compagnie serait bien heureuse si Dieu la trouvait digne de lui donner un martyr, et lui-même bien heureux de souffrir pour son nom, et de s’offrir, comme il fait, à tout ce qu’il lui plaira ordonner de sa personne et de sa vie. Quels actes de vertu ne pratique-t-

Entretien 114. — Abelly, of. cit., 1. II, chap. i, sect. xi, p. 20S et suiv.

il pas à présent, de foi, d’espérance, d’amour de Dieu, de résignation et d’oblation, par lesquels il se dispose de plus en plus à mériter une telle couronne! Tout cela nous excite, en Dieu, à beaucoup de joie et de reconnaissance.

Mais, d’une autre part, c’est notre confrère qui souffre; ne devons-nous donc pas souffrir avec lui?' Pour moi, j’avoue que, selon la nature, j’en suis très affligé, et la douleur m’en est très sensible; mais, selon l’esprit, j’estime que nous en devons bénir Dieu comme d’une grâce toute particulière. Voilà comme Dieu fait, après que quelqu’un lui a rendu de notables services : il le charge de croix, d’afflictions et d’opprobres. O Messieurs et mes frères, il faut qu’il y ait quelque chose de grand que l’entendement ne peut comprendre, dans les croix et dans les souffrances, puisque d’ordinaire Dieu fait succéder au service qu’on lui rend les afflictions, les persécutions, les prisons et le martyre, afln d’élever à un haut degré de perfection et de gloire ceux qui se donnent parfaitement à son service. Quiconque veut être disciple de Jésus-Christ doit s’attendre a cela; mais il doit aussi espérer qu’en cas que les occasions s’en présentent, Dieu lui donnera la force de supporter les afflictions et surmonter les tourments.

M. Le Vacher me mandait un jour de Tunis qu’un prêtre de Calabre, où les esprits sont rudes et grossiers, conçut un grand désir de souffrir le martyre pour son nom, comme autrefois le grand saint François de Paule, à qui Dieu donna même mouvement, lequel pourtant il n exécuta pas, parce que Dieu le destinait à autre chose; mais t( ;,on prêtre fut tellement pressé de ce saint désii, qu il passa les mers pour en venir chercher l’occasion en Barbarie, où enfln il la trouva et mourut constamment pour la confession du nom de Jésus-Christ.

Oh ! s’il plaisait à Dieu nous inspirer ce même clésir de mourir pour Jésus-Christ, en quelque façon que ce soit, que nous attirerions de bénédictions sur nous ! Vous savez qu’il y a plusieurs sortes de martyres : car, outre celui dont nous venons de parler, c’en est un autre de mortifier incessamment nos passions, et encore un autre de persévérer en notre vocation, dans T accomplissement de nos obligations et de nos exercices. Saint Jean-Baptiste, pour avoir eu le courage de reprendre un roi d’un péché d’inceste et d’adultère qu’il commettait, et avoir été mis à mort pour ce sujet, est honoré comme un martyr, quoiqu’il ne soit pas mort pour la foi, mais bien pour la défense de la vertu, contre laquelle cet incestueux avait péché. C’est donc une espèce de martyre que de se consumer pour la vertu. Un missionnaire qui est bien mortifié et bien obéissant, qui s’acquitte parfaitement de ses fonctions et qui vit selon les règles de son état, fait voir, par ce sacrifice de son corps et de son âme, que Dieu mérite d’être uniquement servi, et qu’il doit être incomparablement préféré à tous les avantages et plaisirs de la terre. Faire de la sorte, c’est publier les vérités et les maximes de l’Evangile de Jésus-Christ, non par paroles, mais par la conformité de vie à celle de Jésus-Christ, et rendre témoignage de sa vérité et de sa sainteté aux fidèles et aux infidèles; et par conséquent vivre et mourir de la sorte, c’est être martyr.

Mais revenons à notre bon M. Le Blanc, et considérons comment Dieu le traite après avoir fait quantité de bonnes choses en sa Mission. En voici une merveilleuse à laquelle quelques-uns voulaient donner le nom de miracle. C’est qu’une certaine intempérie de l’air étant arrivée, il y a quelque temps, qui rendait la pêche fort stérile et réduisait le peuple dans une très grande né-

cessité, il fut sollicité de faire quelques prières et de jeter de l’eau bénite sur la mer, parce qu’on s’imaginait que cette malignité de l’air était causée par quelques maléfices, fi le fit donc, et Dieu voulut qu’aussitôt la sérénité revînt et que la pêche fût abondante.

C’est lui-même qui me l’a ainsi écrit. D’autres m’ont aussi mandé les grands travaux qu’il souffrait dans ces montagnes pour affermir les catholiques et convertir les hérétiques, les dangers continuels où il s’exposait, et la disette qu’il y souffrait, ne mangeant que du pain d’avoine. Si donc il n’appartient qu’à un ouvrier qui aime bien Dieu de faire et de souffrir ces choses pour son service, et qu’ après cela, Dieu permette qu’il lui arrive d’autres croix encore plus grandes, et qu’on en fasse un prisonnier de Jésus-Christ et même un martyr, ne devons-nous pas adorer cette conduite de Dieu, et, en nous y soumettant amoureusement, nous offrir à lui, afin qu’il accomplisse en nous sa très sainte volonté? Or sus, nous demanderons donc cette grâce à Dieu, nous le remercierons de la dernière épreuve qu’il veut tirer de la fidélité de ce sien serviteur, et nous le prierons que, s’il n’a pas agréable de nous le laisser encore, au moins il le fortifie dans les mauvais traitements qu’il souffre, ou qu’il pourra souffrir ci-après.

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